Chrétiens ou religion catholique ?



Le Christianisme n'est pas une religion. Il est une foi. C'est-à-dire que nous avons à faire, comme les disciples, l'expérience de l'irruption du Tout-Autre dans notre histoire personnelle. Vivre notre vie, lire notre propre histoire et l'histoire de notre temps comme une "Histoire Sainte". Expérimenter chaque jour la présence active, aimante, fidèle, du Dieu de Jésus-Christ, de son Esprit, dans tous les événement de notre vie. Nous apprendrons alors à "fixer notre attention sur la Parole, comme une lampe brillant dans l'obscurité, jusqu'à ce que paraisse le jour et que l'étoile du matin se lève en nos cœurs". (2 Pierre)

(Homélie pour la transfiguration Léon Paillot)



Pour un humanisme chrétien.


Le christianisme peut-il se réduire à ses formes religieuses et institutionnelles ?
Le christianisme n'est pas d'abord une religion, avec des dogmes, des sacrements, de la sacralisation et un clergé ; c'est avant tout une spiritualité personnelle et une éthique transcendante à portée universelle.

Lorsqu'il s'est mué en religion officielle de l'Empire romain, le message du Christ a été largement perverti, mais, il va en partie renaître sous la forme d'un humanisme laïc à partir de la Renaissance.

Le message évangélique imprègne bien plus qu'on ne le croit nos sociétés laïques et sécularisées et la voie spirituelle chrétienne redevient aujourd'hui en Occident davantage affaire d'individus touchés par la personne de Jésus et par sa parole que de dogmes ou de piété collective.

Il faut aujourd'hui refonder l'humanisme en dépassant les clivages qui opposent croyants et non croyants.

Enracinés dans nos valeurs les plus fortes, nous serons mieux à même de dialoguer avec ceux qui, dans les autres aires de civilisation et à partir d'une autre histoire, ont ce même souci du respect de l'être humain.

Face au péril des fanatismes religieux et de leur vision totalitaire de la société, mais aussi du matérialisme consumériste déshumanisant, notre monde a besoin d'un nouvel élan humaniste qui réunisse tous ceux qui sont attachés à la dignité et à la liberté de la personne humaine.

(Fr. Lenoir)

Sagesse du Christ


La Sagesse du Christ (désacralisation totale du monde au profit d’une seule sacralité : la conscience humaine) telle qu’elle est rapportée dans les Évangiles, apporte dans l’histoire humaine un bouleversement considérable, à tel point que ce message, beaucoup trop révolutionnaire, a été ensuite perverti et retourné par ceux qui avaient en charge de le transmettre.

Fr Lenoir



Une incroyable perversion

Le Grand Inquisiteur

L'action se passe en Espagne, à Séville, à l'époque la plus terrible de l'Inquisition, lorsque chaque jour s'allumaient des bûchers à la gloire de Dieu. Ainsi débute l'épisode du Grand Inquisiteur, dans Les Frères Karamazov, le chef-d'œuvre de Dostoïevski. Bien que ne partageant pas la foi chrétienne de l'écrivain russe, Freud considérait ce roman comme le plus imposant qui ait jamais été écrit et l'histoire du Grand Inquisiteur comme une des plus hautes performances de la littérature mondiale !

Cette légende du Grand Inquisiteur traduit en termes romanesques ce que fut en certains points essentiels la réalité de l'histoire du christianisme : une inversion radicale des valeurs évangéliques. Dostoïevski met l'accent sur ce qui lui semble le plus important dans cette trahison : le message de liberté du Christ a été rejeté par l'Église, au nom de la faiblesse humaine, afin d'asseoir son pouvoir. Il entend montrer que l'institution ecclésiale a cédé aux tentations diaboliques auxquelles Jésus avait su résister. Au cours de son histoire, elle a progressivement succombé à la tentation d'aliéner les consciences humaines en apportant aux hommes ce qu'ils désirent le plus : le miracle, le mystère et l'autorité. En d'autres termes, elle leur a offert la sécurité, sous les trois formes du miracle du pain (elle les nourrit et prend soin de leurs besoins vitaux), du mystère qui fonde sa légitimité et rassure (le dogme) et d'un pouvoir incontestable qui apporte l'ordre. Ce faisant, elle les a aliénés, avec leur consentement, dans la certitude d'agir pour leur bien. Le choix de l'interlocuteur du Christ imaginé par Dostoïevski n'est évidemment pas neutre. Car l'Inquisition, c'est cette incroyable perversion, en opposition radicale avec le message des Évangiles et même totalement inconcevable aux temps héroïques de l'Église primitive, à laquelle arrive progressivement l'institution au fil des siècles : torturer et tuer des gens pour leur bien, au nom de la charité chrétienne.

Il oppose deux points radicalement antinomiques : le message révolutionnaire du Christ qui cherche à émanciper l'individu du poids du groupe et de la tradition en faisant de sa liberté de choix un absolu, et la pratique de l'institution ecclésiale qui en arrive à nier cette liberté intérieure pour sauvegarder les intérêts du groupe et de la tradition. Cette inversion radicale est loin d'être unique dans l'histoire du christianisme.

L'Église n'a pas simplement été en-deçà, ou à côte, des exigences de celui dont elle se réclame. Elle n'a pas simplement diminué, transformé, attiédi son message. En certains points essentiels, et en tant qu'institution, elle l'a totalement retourné. Elle l'a subverti.


Le philosophe danois Seren Kierkegaard

À ma connaissance, peu de libertins, de philosophes athées, de libres-penseurs anticléricaux ont écrit des pages aussi virulentes contre l'Église que ce grand croyant.

C'est toute l'institution ecclésiale qu'il dénonce, et ce depuis le IVe siècle et l'avènement du christianisme comme religion officielle de l'Empire romain. Selon lui, depuis cette première compromission avec le pouvoir temporel, la chrétienté, c'est-à-dire la société européenne devenue chrétienne sous l'égide de l'Église, n'a cessé de tourner le dos au message du Nouveau Testament et le christianisme véritable s'en est trouvé totalement altéré. Il n'a pas de mots assez durs pour dénoncer la chrétienté comme ce crime, cette illusion, ce faux, cette insipide limonade, ce marivaudage écœurant.


Jacques Ellul

Un autre électron libre du christianisme a récemment repris cette critique en s'interrogeant plus longuement sur la manière dont s'est opérée cette inversion: Jacques Ellul (1912-1994). Cet intellectuel atypique, à la fois juriste, historien, théologien, sociologue, Ellul explique que le christianisme historique est devenu une religion, une morale et un pouvoir qui s'est enrichi. Or, tout le message du Nouveau Testament était subversif par rapport à la religion, à la morale, au pouvoir et à l'argent. En tournant le dos au message de ses fondateurs, l'institution ecclésiale a donc, à son tour, subverti le christianisme. Elle l'a ramène au rang d'une religion (avec ses rituels et ses dogmes) et d'une morale (du devoir et de la soumission) comme tant d'autres, et elle s'est laissé corrompre par le pouvoir et par l'argent. Ellul parachève la critique du philosophe danois en montrant que la nouveauté profonde du message du Christ a été oubliée et même transformée en son exact contraire. Le christianisme dès lors est illisible pour ceux qui ne connaissent pas ses textes fondateurs.


Bien entendu, l'Inquisition a finalement été supprimée au XVIIIe siècle. Mais pourquoi? Parce que l'institution aurait pris conscience de s'être abominablement égarée et se serait amendée? Non. Simplement parce qu'elle n'avait plus les moyens de sa volonté de domination. Parce que la séparation de l'Église et de l'État (parfaitement conforme au message du Christ) lui a enlevé le «bras séculier» sur lequel elle s'appuyait pour faire périr les hérétiques. Parce que les humanistes de la Renaissance et les philosophes des Lumières sont passés et qu'ils ont réussi à faire de la liberté de conscience un droit fondamental de tout être humain. Aujourd'hui ces idées se sont imposées à tous en Occident, croyants et non croyants. Non seulement elles ne sont pas advenues par l'Église, mais contre l'Église, qui a lutté de toutes ses forces (déclinantes) pour essayer de conserver son pouvoir et ses prérogatives. Le grand paradoxe, l'ironie suprême de l'histoire, c'est que l'avènement moderne de la laïcité, des droits de l'homme, de la liberté de conscience, de tout ce qui s'est fait aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles contre la volonté des clercs, s'est produit par un recours implicite ou explicite au message originel des Évangiles. Autrement dit, ce que j'appelle ici «la philosophie du Christ », ses enseignements éthiques les plus fondamentaux, ne parvenait plus aux hommes par la porte de l'Église... alors elle est revenue par la fenêtre de l'humanisme de la Renaissance et des Lumières! Pendant ces trois siècles, alors même que l'institution ecclésiale crucifie l'enseignement du Christ sur la dignité humaine et la liberté de conscience par la pratique inquisitoriale, celui-ci ressuscite par les humanismes.


Message révolutionnaire


En ce qui concerne la question de la liberté humaine, qui est au cœur de l'enseignement du Christ, il faut se pencher au plus près de chaque mot sur un passage assez extraordinaire de l'Évangile de Jean : la rencontre de Jésus et de la femme samaritaine, qui tente de montrer la signification aux conséquences dévastatrices pour toute institution religieuse: la désacralisation totale du monde au profit d'une seule sacralité : la conscience humaine. Ou, pour le dire autrement: je crois que Jésus entendait moins fonder une nouvelle religion que libérer l'être humain du poids des traditions religieuses, quelles qu'elles soient, en mettant l'accent sur la liberté individuelle et l’intériorité de la vie spirituelle. C'est le propre des plus grands sages de l'histoire de l’humanité.



Message de Jésus

Depuis que je suis monté au ciel,

Je n’ai plus de mains pour travailler la terre !

Plus de pieds pour courir les chemins !

Plus de bras pour étreindre les enfants !

Eh bien, j’ai besoin de toi !

Par tes mains, je veux toucher tes frères.

Par tes yeux, je veux plonger mon regard dans leur âme.

Par tes jambes, je veux courir après la brebis perdue.

Par ton cœur, je veux aimer les mal-aimés.

Par ta parole, je veux éclairer les esprits égarés.

Par tes bras, je veux redonner force à ceux qui sont tombés.

Par ton affection, je veux panser les plaies des blessés.

Par ta présence, je veux réconforter les esseulés.

Par ta prière, je veux libérer les êtres tourmentés.


Qu’en dis-tu ?

Oui, dans ton école, dans ton usine, dans ta rue,

Bien des gens ne verront jamais d’autres visages de moi que le tien.

Ils ne verront jamais un autre Évangile que ta vie.

Ils ne recevront jamais d’autres pardons que les tiens.

Cette tâche, toi seul peux l’accomplir.

Cet enfant, ce conjoint, ce voisin, cet immigré … c’est à toi que je les confie.

Si tu ne t’en occupes pas, personne ne le fera à ta place

Et demeurera un grand trou dans l’univers créé par mon Père !


Alors… ? Dis-moi, est-ce que je peux compter sur toi ?



Homme et femme de Dieu


Au fond d’une vallée pro­fon­de, un vil­lage est dominé par une barrière ro­cheuse dont le sommet prend la forme d’un mer­veilleux visage d’homme : l’­homme de la monta­gne, dont la lé­gende dit qu’il vien­dra un jour et qu’a­lors le bonheur s’installera dans la val­lée. Jean, l’enfant, a en­tendu la lé­gende et, fas­ciné par le visage, il le con­tem­ple, l’appelle, l’attend. Les an­nées pas­sent et l’Homme de la mon­ta­gne ne vient pas. Alors un jour, Jean se dit : « Lors­qu’il vien­dra, on sera heureux. Pour­quoi ne pas lui préparer le chemin en es­sayant d’être heureux ?»

Et Jean devient un artisan d’ami­tié, de paix, de joie de vivre. Les maisons sont fle­u­ries, les querelles s’a­paisent, la vie s’épa­nouit. Et voi­ci qu’un jour, un bruit court de bouche à oreille : « Avez-­vous vu comme Jean res­semble à l’Homme de la monta­gne...»

Et Jean sans le savoir, était l’homme de la mon­ta­gne.