Pierre de Locht à la Paroisse Libre

Par Louis Fèvre - Publié dans Bulletin PAVÉS n°11 (6/2007)

Depuis que nous sommes membres de la Paroisse Libre, le nom de Pierre de Locht lui a toujours été associé. On ne parle guère de celle-ci sans le men-tionner. De fait, ses avis y étaient rarement mis en question, tant sa vision de l’Église revêtait un caractère prophétique, et cela se vérifiait même au cours des périodes où il n’y disposait pas de mandat formel (comme membre du groupe de coordination par exemple). Sa capacité à effectuer la synthèse des discussions et à la présenter de façon claire et concise n’y est pas étrangère. 

Dès l’origine, en 1973, c’est dans les locaux dont Suzanne van der Mersch et lui-même disposaient, rue de la Prévoyance, à Bruxelles, que se tiennent les rencontres. Ce sont, actuellement,  les assemblées liturgiques dominicales, tous les quinze jours, et celles de la Semaine Sainte, certaines des conférences ouvertes à un public élargi, et, à l’occasion, la célébration d’un baptême ou d’un mariage. Une fois par an, les membres se retrouvent à l’extérieur, au cours d’une journée où nous creusons un sujet choisi démocratiquement, et où s’opère la mise au point de notre fonctionnement. Tous les trois mois, nous mettons au point notre programme. Pierre a pris une part active à la mise en place de ces dispositions, en veillant à ce que l’on procède toujours à des choix démocratiques. Il estimait que, du point de vue de la vitalité de la vie ecclésiale, «  tout est possible à la base, là où se joue essentiellement la vérité de l’évangile  ».

Au départ, un groupe de neuf personnes a décidé de se faire connaître et d’inviter les chrétiens qui le désiraient à se réunir pour tracer les contours d’une  nouvelle communauté d’Église, appelée "Paroisse Libre". C’était l’époque de l’effervescence provoquée par le renouveau conciliaire, et la réponse fut massive. Cette première assemblée, de près de trois cents personnes, était pléthorique. Il y avait des gens jusque dans les escaliers. Les avis étaient variés et chacun souhaitait aboutir, grâce aux échanges, à un consensus. Mais, lors des rencontres qui suivirent, beaucoup de temps se passant en discussions, le groupe a commencé à fondre, avant de parvenir à arrêter les traits de son identité.

Depuis qu’ils se sont précisés, en 1975, Pierre n’a jamais varié en ce qui concerne les visées fondamentales. Il y est toujours revenu et a proposé plus d’une fois des modes opératoires pour débloquer les situations confuses. Ses conceptions se sont simplement précisées avec l’évolution du groupe, qu’il respectait, tout en l’accompagnant.  Cela n’a pas empêché le groupe de se disperser. Suzanne, lui-même et quelques autres ont pourtant tenu bon, même lorsqu’ils se retrouvaient, à quelques unités, pour échanger et célébrer. Petit à petit, leur persévérance a porté ses fruits. Un par un, de nouveaux membres se sont agrégés, quelques anciens sont revenus et le groupe (une vingtaine de participants assez réguliers et de nombreux occasionnels) a pu préciser et vérifier son mode d’existence. En février 1976, l’accord a été suffisant pour que les  "Informations Paroisse Libre"  publient un Texte de base, définissant le projet communautaire de la P.L., voté par les membres.

Ce texte reste notre première référence. S’il a été complété par la suite, il n’a jamais été abandonné, encore moins renié. En voici les points essentiels  :

«  -. Pour cette communauté d’Église que forme la Paroisse Libre, Jésus-Christ est la référence vivante et décisive, face à laquelle chacun d’entre nous désire se situer. La fidélité à Jésus-Christ implique que notre communauté accueille les interrogations et les doutes de ses membres, pourvu qu’ils adhèrent au projet communautaire de la Paroisse Libre. Cette fidélité nous appelle à poursuivre ensemble la recherche. Nous nous engageons donc dans l’espérance sur le chemin de la libération où le Christ nous a précédés, et nous voulons ainsi répondre aux appels des hommes et des femmes d’aujourd’hui.

«  - La célébration de cette vie en référence à Jésus-Christ, particulièrement dans l’Eucharistie, est un élément constitutif de cette communauté en tant que communauté d’Église. Les formes de cette célébration y font l’objet d’une recherche constante d’adaptation aux exigences de sa propre vie, compte tenu de la diversité d’âge de ses membres.

«  - Ce projet communautaire postule que les membres qui se réunissent en sous-groupes au sein de la Paroisse Libre participent activement à la poursuite de ses objectifs  communs.  » Les sous-groupes en question, étaient à l’origine au nombre de trois  ou quatre, dont les ateliers «  évangile  » et «  désert  ».                             

Nous pensons que la Paroisse Libre constituait pour Pierre le modèle de cellule d’Église dont il rêvait  :

1. Une communauté de partage et de célébration à taille humaine ; le mot  "paroisse" la situe d’emblée parmi les communautés et assemblées du diocèse. Nous faisons d’ailleurs partie de l’ensemble des communautés de base de Wallonie – Bruxelles et participons à ses rassemblements. Pierre tenait à notre appartenance à l’Église et s’est réjoui de ce que, il y a quelques années, listant les groupes catholiques, le vicariat ait accolé à Paroisse Libre les termes de "paroisse autogérée". Le mot "libre" signale aussitôt notre affirmation d’autonomie, dans la gestion et la conduite de nos débats et de nos liturgies. Nous pensons à Jean Delumeau qui rêve d’un « tissu urbain (et rural)... parsemé de locaux modestes destinés à l’écoute, au partage, à la solidarité et à la prière des croyants.  »

2.  Le groupe pratique une liberté d’appartenance et de fréquentation considérable. Cela se réalise, au point qu’il est parfois difficile de dire qui, finalement, est "membre". La question se pose chaque fois que l’on met à jour la liste des membres, avec leur adresse. Certains d’entre nous participent en même temps à la vie d’une autre communauté de base, ou d’une paroisse. La liberté de la communauté nous a semblé impliquer une égale liberté de chacun à l’égard du groupe. Les abonnés à notre bulletin et les participants aux célébrations de Noël, de la Semaine Sainte et de Pâques sont plus nombreux que ceux des assemblées dominicales.

3. Chacune et chacun, rigoureusement égaux en dignité, sont appelés à participer de la même façon au sacerdoce du Christ dans le partage eucharistique. Cela ne s’est réalisé que progressivement. Pierre souhaitait cette évolution sans la forcer. Peut être est-ce en lui d’abord qu’elle est née. Il a osé la soutenir et s’y engager personnellement. Il  s’y tenait fermement et savait la légitimer. Quels que soient donc le sexe, le statut de clerc ou de laïc, tous se retrouvent sur le même pied au sein de la portion du peuple de Dieu que nous figurons. La célébration est un acte de la Communauté. Nous estimons célébrer ainsi pleinement, avec ou sans prêtre présent à l’assemblée.

4. Une structure organisationnelle minimale s’est mise en place, au service de la Communauté, qui est détentrice de tous les pouvoirs, puisque la démocratie est vitale dans notre fonctionnement. Chaque année, un ou deux des trois membres du groupe de coordination sont remplacés, par mode électoral. Ce groupe, chargé de veiller à la mise en œuvre des décisions et au suivi de la réflexion, est mixte. Il est guidé par le contenu de textes où sont consignées les grandes orientations de la Paroisse Libre, ainsi que l’esprit et les éléments essentiels des célébrations eucharistiques. Pierre a souvent souligné la nécessité et l’importance de ces textes d’orientation.

5.  Il est clair que nos objectifs et notre fonctionnement supposent un accord fondamental en ce qui concerne nos conceptions de l’humanité, du christianisme et de l’Église. Confiance est faite aux humains  ; c’est à eux de choisir en âme et conscience ce qu’ils jugent bon ou souhaitable. Si le "peuple de Dieu", tel que l’a défini le dernier Concile, reconnaît le rôle d’une hiérarchie, celle-ci est à son service, et non l’inverse. En définitive, elle ne peut imposer aucune appréciation et aucune pratique sans son aval, en ce sens qu’une croyance ou un usage n’ont de valeur irrévocable que reçus et adoptés par lui.

6. Nos options concernent aussi la communauté ecclésiale dans son ensemble. Pour nous, l’Église n’est intégrale que dans l’union des Églises chrétiennes, en dialogue avec les autres religions et avec les agnostiques et les athées. L’Église catholique se doit de respecter la souveraineté des États, et les choix des citoyens qui ne partagent pas ses propres convictions.

7. Le Jésus des évangiles qui nous mobilise nous apparaît davantage libérateur que rédempteur - ou mieux, rédempteur en ce qu’il est libérateur - ; d’où, notre peu d’insistance sur le péché à se faire pardonner - comme le voudrait, par exemple, le texte du Confiteor. Nous mettons plus volontiers en relief  l’attitude du Père de l’enfant prodigue et l’accueil positif de Jésus à l’égard des pécheurs. L’évangile est une bonne nouvelle. La parole et les actes de l’Église doivent devenir l’annonce d’une nouvelle positive pour l’humanité actuelle, plutôt que la dénonciation de ses errements possibles.

8.         Corollairement, nous cherchons à rencontrer un Jésus pleinement homme autant que Dieu. Dieu, nul ne l’a vu, et, malgré toutes les approches identificatrices, il reste mystérieux. C’est d’ailleurs ainsi qu’il s’est présenté à Moïse. Par contre la parole de Jésus  :  «  Qui m’a vu, a vu le Père  » nous offre la meilleure façon d’entrer dans ce mystère de Dieu, sur le chemin de l’Alliance, et de  rencontrer sa volonté.

9. Nos partages et nos célébrations sont centrés sur l’Écriture, fondement de l’Église, et sur le "faire mémoire" de la dernière Cène. Le détail du rituel est chaque fois élaboré par celles et ceux qui animent la célébration, sans se laisser enchaîner par les prescriptions de la liturgie officielle. Par contre, nous en célébrons les éléments essentiels, tels que, bien entendu, la mention des paroles de l’Institution, et le partage du pain et du vin. Nos mises au point concernant la liturgie ont contribué à mettre en valeur l’accueil, la préface, les intentions, le Notre Père, la bénédiction finale et l’envoi. Il est admis aussi que la célébration de la Parole  : lecture de textes, commentaires et partage en groupes, prennent le temps et le soin qui leur permettent de se déployer, avant de faire place aux rites eucharistiques.

Pour faire pleinement honneur au titre de cet article, nous désirons encore cerner la personnalité de Pierre en campant certaines des attitudes familières qu’il déployait parmi nous.

Il a toujours veillé à se tenir assez en retrait de la fonction d’animateur du groupe, sauf lorsqu’elle lui était confiée sur un sujet convenu. Par contre, il pouvait devenir directif, faisant clairement part de son opinion personnelle, lorsqu’il estimait que nous nous égarions. Il le faisait surtout dans deux cas  : lorsqu’il nous trouvait trop timorés pour affirmer notre liberté en affrontant l’opinion dominante de la hiérarchie, ou des chrétiens pratiquants et du clergé. Il le faisait, à l’inverse, lorsque nos prises de position risquaient de nous couper de l’Église, ou de nous dispenser de participer à des initiatives constructives émanant d’elle, comme ce fut le cas avec la démarche de «  Reliance  », destinée à orienter l’ensemble de l’Église de Bruxelles. Directif ne signifie pas pour autant autoritaire, en ce sens que, toujours, il tenait aux prises de décision démocratiques.

Certaines et certains d’entre nous ont regretté quelques réactions d’incompréhension. Ils le trouvaient alors trop raide  : «  Parfois je t’ai trouvé autoritaire  ; il y a même eu des conflits entre nous. Mais chaque fois, tu proposais d’en parler de façon si honnête que nous en étions désarmés et que les choses s’arrangeaient  ». Ses options étaient claires et il s’y investissait à fond. Il arrivait que son tempérament vigoureux leur donne une allure impérieuse, rapidement tempérée par son sens du dialogue et sa bonté naturelle. Les parents de C., qui souffre d’un développement mental perturbé, ont été touchés de l’accueil que la communauté, et Pierre en particulier, lui réservent au cours des célébrations. «  Ouverture et gentillesse… J’avais écrit un témoignage sur mes parents, disparus à Auschwitz, sur ma jeunesse endeuillée, et ne trouvais à l’époque pas d’éditeur. Pierre me dit alors que ce cri du cœur devait être publié et me proposa de s’en charger.  » Certains d’entre nous se souviennent de la délicatesse convaincante avec laquelle il les a aidés à se déculpabiliser et à prendre leur place. Sont appréciés encore «  les aspects ludiques de son caractère  : humour, réparties vives, loisirs et jeux  ». Car nous avons connu le Pierre théologien, le Pierre homme des rencontres, et même le Pierre pâtissier. Qui oubliera les énormes gâteaux au chocolat qu’il préparait lors des repas de certains Samedis Saints  ? 

  «  Mais, Pierre, ton cadeau le plus beau était peut être ton sourire, si ouvert, si généreux, qui disait déjà tout avant que tu ne t’exprimes.  »

 

Louis Fèvre (Réseau Résistances)