CHAPITRE VIII

LE ROYAUME ET LE PRESTIGE

Dans le type de société où vit Jésus, l’argent a une importance secondaire. La valeur dominante c’est le prestige. « Dans le monde oriental de l’époque, le prestige est plus important que tout, les hommes auraient préféré se supprimer plutôt que de le perdre ».

C’est une société fortement structurée où chacun occupe une place précise dans l’échelle sociale. Rien n’y est dit ni fait sans que soit pris en considération le statut ou le rang social de celui dont il est question.

Ainsi, on tolérera, peut-être même on espérera, une insulte de la part d’un supérieur. De la part d’un égal, elle apparaîtra suffisamment humiliante pour rendre la vie impossible. Venant d’un inférieur, elle sera proprement inadmissible. C’est une société dans laquelle il est essentiel d’être constamment reconnu digne de son rang. On y vit de l’appréciation et du respect qu’on reçoit des autres.

Ce prestige est fondé sur les ancêtres, la richesse, les responsabilités, l’éducation, la vertu, On l’exprime, on l’assure par la manière de se vêtir, les relations qu’on entretient, les réceptions qu’on organise, le rang qu’on occupe dans les banquets ou les synagogues. Car cette hiérarchie existe tout autant dans le domaine religieux que dans la vie profane. Même les Juifs les plus stricts et les plus fanatiques dans leur piété, les membres de la communauté de Qumram, la prenaient en compte dans leur organisation communautaire. Les Manuscrits de la mer Morte abondent en références soulignant la nécessité de préciser jusque dans le détail la place de chacun. Ainsi, les droits et privilèges sont-ils soigneusement proportionnés au rang de chaque membre. Il n’y a pas place pour les sans-grade de la société névrosés, aveugles, boiteux, sourds, handicapés ou enfants. La règle de base de la vie en communauté stipule explicitement On honorera chacun selon son rang et sa vertu.

Jésus contredit carrément tout cela. Il y voit l’une des structures fondamentales du mal dans le monde et il ose espérer en un royaume où de telles distinctions n’auraient plus de significations. «Heureux êtes vous quand les gens vous haïssent, vous excluent, vous insultent, dénoncent votre nom comme celui d’un criminel... (Le 6, 22). Malheur à vous quand le monde dit du bien de vous » (Le 6, 26).

Les critiques de Jésus envers les scribes, les pharisiens, ne s’adressent pas d’abord à leur enseignement, mais à leur pratique (Mt 23, 1 ; 3). En pratique, ils vivent pour le prestige, pour s’assurer l’admiration de tous. «Tout ce qu’ils font, ils le font pour attirer l’attention. Ils portent de longues tuniques ornées de larges franges, ils tiennent à obtenir les premières places dans les banquets, les premiers rangs dans les synagogues. Ils aiment être salués obséquieusement sur les places, s’entendre appelés "maître" » (Mt 23, 5; 7. Comp. Mc 12, 38; 40 paral. Le 11, 43. 14, 7; 11).

On retrouve la même idée à propos des aumônes, de la prière et du jeûne. Ils sont pratiqués avec ostentation

« pour gagner l’admiration des hommes » (Mt 6, 1-6; 16-18). Pour Jésus tout cela n’est pas vertu, c’est de l’hypocrisie (Mt 6, 2; 5; 16). Ces scribes et pharisiens, ce sont des sépulcres blanchis, ils ne nettoient que l’extérieur de la coupe et du plat, ils ont les apparences de la bonté et de l’honnêteté, mais, au-dedans d’eux-mêmes, ils sont pleins d’hypocrisie (Mt 23, 27; 28). Extérieurement, ils gardent la loi, mais intérieurement ce qui les motive c’est le goût du prestige (Le 18, 9; 14) (Sans aucun doute, à cause du conflit qu’elle vivait avec eux, l’Eglise primitive a exagéré l’opposition de Jésus aux pharisiens. Ceci apparaît dans les évangiles, particulièrement en Matthieu. Néanmoins, l’indignation de Jésus à propos de l’hypocrisie des pharisiens en tant que telle peut difficilement avoir été inventée par 1’Eglise primitive). Ces hypocrites, tout comme les riches, ont déjà reçu leur récompense l’admiration des hommes (Comp. Mt 6, 1-6; 16-18 avec Le 6, 20; 26). Il n’y a pas place pour eux dans le Royaume (Mc 5, 20). En réalité, celui qui se préoccupe de gloire ou de grandeur ne vibre pas aux valeurs du royaume tel que Jésus l’envisage

Les disciples s’approchèrent de jésus et lui demandèrent: "Qui est le plus grand dans le royaume des cieux ?" Il appela alors un petit enfant et le plaça devant eux. Alors il leur dit solennellement "Je vous le dis solennellement, à moins que vous ne changiez et que vous deveniez semblable à des petits enfants, vous n’entrerez jamais dans le royaume des cieux. Ainsi, celui qui se fait aussi petit que ce petit enfant est le plus grand dans le royaume des cieux" » .(Mt 18, 1; 4).

Les enfants

L’enfant est la parabole vivante de la « petitesse », l’opposé de la grandeur et du prestige. Dans la société, il n’a aucune place, il ne compte pas. Pour Jésus, il est, lui aussi, une personne humaine, digne de considération. C’est ce qui explique son indignation lorsque les disciples chassent les enfants. Lui les appelle à lui, les prend dans ses bras, les bénit en leur imposant les mains. « Car, disait-il, c’est à leur semblable que le Royaume de Dieu appartient » (Mc 10, 14. Ce sera le royaume des enfants, ou de ceux qui sont comme des enfants pour cette unique raison que dans cette société ils sont insignifiants, qu’ils n’y ont ni rang ni prestige.

Ce que Jésus propose, ce n’est pas que l’enfant, selon l’opinion populaire, est l’image de l’innocence, en particulier du fait de son immaturité et de son irresponsabilité. Jésus est bien conscient que cette immaturité peut aller de pair avec une certaine méchanceté. C’est d’ailleurs cet aspect qu’il dépeint dans cette parabole où les pharisiens sont comparés à ces enfants qui, sur la place, n’acceptent de se joindre ni à la joie de la fête ni à la tristesse du deuil (Mt 11, 16; 17 paral.). Le petit enfant, en tant qu’image du royaume, est pris comme symbole de tous ceux qui, dans la société, occupent la place la plus humble, symbole du pauvre et de l’opprimé, du mendiant, de la prostituée, du collecteur d’impôts... de tous ces gens que Jésus appelle souvent les « petits »ou les « derniers» (La sérieuse étude de S. Légasse a désormais établi cela au-delà de toute question ).

La conviction de Jésus, c’est que ces petits ne sauraient être méprisés ni traités en inférieurs. « Prenez garde à ne jamais mépriser l’un de ces petits »(Mt 18, 10). Il savait leur sentiment d’humiliation, d’infériorité. A ses yeux, dans son cœur, leur valeur était immense. Pour autant que cela était en son pouvoir, ils n’avaient rien à craindre. Le Royaume était le leur. « Pas besoin de prendre peur, petit troupeau, car, c’est le désir de votre père de vous donner le Royaume » (Lc 12, 32) (Légasse (p. 118) a montré que le «petit troupeau » désigne au départ les pauvres ou la basse classe. Le fait que les premiers chrétiens se sont saisis eux-mêmes comme les petits (e.g. Mt 10, 42) tout comme ils se sont saisis comme les pauvres en esprit (Mt 5, 3) confirme le fait que Jésus a dû dire que le royaume ne pouvait appartenir qu’aux pauvres et aux opprimés et à ceux qui s’identifient à eux, les petits.).

Le dernier, dans le Royaume, c’est-à-dire le plus petit , est plus grand que le plus « grand » des enfants nés d’une femme, c’est-à-dire Jean Baptiste (Mt 11, 11 paral.). Ce qui est une manière paradoxale de dire que même le prestige de Jean n’est rien en lui-même.

Ce qui est plus étonnant encore, c’est le contraste que Jésus souligne entre les « bambins» et les sages, les intelligents (Mt 11, 25 paral.). Les scribes jouissaient d’un énorme capital de considération et de prestige du fait de leur éducation et de leurs études. Tous se tournaient vers eux a cause de leur sagesse et de leur intelligence- Les «bambins »ou « enfants » étaient l’image que Jésus employait pour désigner les gens sans instruction, les ignorants (Si le mot araméen qui est derrière cette expression est sabra », alors la signification peut être stupide ou retardé!). Et, selon lui, la vérité du Royaume leur avait été révélé, ils l’avaient comprise, bien mieux que les savants et les sages. Et de cela il rendait grâce à Dieu!

Bien entendu, cela ne veut pas dire que l’accueil dans le Royaume n’est réservé qu’à une seule classe de la société. N’importe qui peut y rentrer, à condition qu’il accepte de changer, de devenir semblable à l’un de ces petits (Mt 18, 3), de se faire aussi petit qu’un petit enfant (Mt 18, 4). Ou, comme Marc l’exprime dans le même contexte « Il doit se faire le dernier et le serviteur de tous » (Mt 9, 35). C’est-à-dire qu’il lui faudra abandonner toute prétention au prestige, à un rang dans la société, tout comme il lui a fallu laisser tout appétit des richesses. Et, tout comme il lui a fallu être disposé à vendre ses biens, il lui faudra être prêt à occuper la dernière place, plus exactement, à se faire le serviteur de tous.

L’amour de Jésus pour les pauvres et les opprimés n’est pas un amour exclusif. Sa préférence souligne simplement que ce u’il met en avant c’est la dignité humaine et non le prestige, le rang social. Le pauvre n’a rien d’autre pour se recommander aux autres que son humanité et ses souffrances. Jésus s’est aussi intéressé aux classes moyennes ou à la haute société, mais ce n’est pas en vertu de leur situation. Simplement, ils étaient des hommes eux aussi et Jésus espérait les voir se dépouiller de leurs fausses valeurs, de leurs richesses, de leur prestige, qu’ils redeviennent authentiquement des hommes. Il souhaitait remplacer les valeurs « mondaines » du prestige par la valeur « divine », celle de l’humanité en tant qu’humanité.

Les femmes

Désirons-nous un signe supplémentaire de cette volonté de Jésus d’accorder à chacun sa pleine valeur en tant que personne humaine? Regardons-le dans ses relations avec les femmes. Dans la société de cette époque, « être femme était un handicap, voire même une malédiction, une preuve que Dieu n’avait pas exaucé les prières de son père ou de sa mère ». Aussi les femmes, comme les enfants, ne comptaient pas. Elles ne pouvaient devenir ni disciples d’un scribe, ni membres du parti du Sadducéen, ni adhérer au mouvement des pharisiens, des esséniens ou des zélotes. Le rôle de la femme se résumait dans la sexualité et la maternité.

Jésus se distingue parmi ses contemporains (et la plupart de ceux qui l’ont suivi) comme étant celui qui a accordé aux femmes exactement la même considération, la même dignité qu’aux hommes. Il a montré la même attention à la veuve de Naïm, la belle-mère de Pierre, la femme souffrant d’hémorragie, la Cananéenne, qu’à quiconque d’autre dans le besoin. On pouvait compter des femmes parmi ses amis, ses disciples (Mc 15, 40; 41 paral. Lc 7, 36; 50. 8, 2-3. Jn 11, 5. Jn 20, il; 18). Elles étaient « Sa mère et ses sœurs » (Mc 3, 34; 35 paral.). Et, pour lui, Marie de Béthanie avait choisi la meilleure part en s’asseyant à ses pieds, à la manière des disciples, au lieu de laisser cette place aux hommes pour rejoindre Marthe à la cuisine (Lc 10, 38; 42). Jésus n’avait aucun scrupule à se mêler à des prostituées (Lc 7, 36; 50; comparer Mt 11, 19 avec 21, 31; 32) ou à des femmes légères (Jn 4, 7; 27. 8, 10; 11). Une personne est une personne, c’était ce qui lui importait!

Aussi affirme-t-il Celui qui s’abaisse sera élevé! Ce faisant, il ne promet pas le prestige à celui qui n’en aurait pas ou à celui qui en aurait compris la futilité. Mais il lui promet que désormais il ne sera plus traité en inférieur, qu’il recevra la pleine reconnaissance de sa dignité d’être humain. Tout comme la richesse n’a pas été promise au pauvre, mais la pleine satisfaction de ses besoins — personne ne doit être dans le besoin — ainsi, ce n’est pas le prestige et l’autorité qui sont promis au petit, mais la pleine reconnaissance de sa dignité. Faut-il faire remarquer que la réalisation de ce projet requiert une re-structuration totale, radicale, de la société?

Le Royaume de Dieu

Le Royaume de Dieu sera cette société dans laquelle il n’y aura ni prestige, ni divisions en classes inférieures ou supérieures. Chacun y sera aimé et respecté, non pas à cause de son éducation, de sa richesse, de ses ancêtres, de son rang, de sa vertu ou de toute autre qualité, mais simplement pour ce seul fait qu’il est, comme tous les autres, un homme. Beaucoup trouveront difficile d’envisager ce que pourrait être une telle société. Seuls les « bambins », ceux qui n’ont jamais connu les privilèges sociaux ou ceux qui n’y ont jamais accordé d’importance se sentiront à l’aise pour imaginer tout ce que ce genre de vie pourrait apporter d’épanouissement. Ceux qui ne peuvent supporter l’idée de se voir traités à égalité avec des mendiants, d’anciennes prostituées, des serviteurs, des femmes, des enfants... Ceux qui ne peuvent vivre sans se sentir supérieurs à d’autres, ne seront pas chez eux dans le Royaume de Dieu, tel que Jésus l’a compris. — Ils s’en seront exclus d’eux-mêmes.

 

 

CHAPITRE IX

LE ROYAUME ET LA SOLIDARITE

Le mot solidarité n’est pas un mot biblique, mais il exprime, mieux qu’aucun autre, l’un des concepts les plus fondamentaux de la Bible, un concept fréquemment évoqué par les biblistes par la notion hébraïque du collectif. Une famille, une tribu, une nation sont pensés comme une sorte de corps, parfois identifié avec le souverain qui parle, agit au nom du groupe, parfois identifié à l’ancêtre commun dont le groupe descend. La différence entre le royaume de Satan et celui de Dieu (entre le Mal et le Bien tel que Jésus l’entend) ne peut être comprise sans avoir pris en compte cette notion de solidarité. Non seulement parce que ces deux royaumes seraient comme deux corps distincts, en opposition l’un par rapport à l’autre, mais parce qu’ils incarnent deux conceptions fondamentalement différentes de la solidarité.

Derrett a montré que, après le prestige et l’argent, le sentiment le plus profond de la société dans laquelle Jésus a vécu était celui de la solidarité de groupe. Les Juifs, du fond des âges à nos jours, ont toujours manifesté un sens remarquable de la solidarité. Nous savons comment ils sont restés unis, se soutenant les uns les autres, spécialement en temps de crise. Mais, au moins du temps de Jésus, ce n’était pas seulement cette solidarité nationale, celle du judaïsme face au monde païen, qui jouait, mais, à l’intérieur même de la nation, tout un éventail de solidarités multiples de groupes particuliers.

L’unité de base qui liait les gens ensemble, comme un seul corps, c’était la famille, la famille étendue à tous ses membres. Les liens du sang (liens de la chair et du sang comme on disait) étaient on ne peut plus solides. Non seulement tous les membres de la famille étaient considérés comme frères, sœurs, mères, pères les uns des autres, mais ils pouvaient même s’identifier les uns aux autres. Le mal accompli envers l’un des membres de la famille était ressenti par tous. Le déshonneur qui affectait l’un d’entre eux retombait sur tous. N’importe qui pouvait dire à un étranger « Quoi que vous fassiez au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous le faites » ou, « Celui qui accueille l’un de mes familiers, c’est moi qu’il accueille. » A sa propre famille, il pouvait affirmer «Qui vous accueille m’accueille »ou «Qui vous méprise me méprise. » Ce n’était même pas la peine de le dire, c’était évident!

Selon le même principe, si quelqu’un de la famille se faisait insulter ou assassiner, on se sentait obligé de le venger. La vendetta était encore pratiquée du temps de Jésus, bien que sous une forme un peu atténuée. Et la loi du Talion « Oeil pour oeil, dent pour dent » (Mt 5, 39) tenait encore bon. Sans doute avons-nous du mal à comprendre ce genre de réactions. Elles nous évoquent les sinistres pratiques de la maffia. Mais n’est-ce pas souvent aussi notre individualisme occidental qui nous empêche de faire l’expérience de cette solidarité?

A l’époque de Jésus, ce n’était plus seulement la famille, au sens large, qui vivait dans le sentiment de former un seul corps. La solidarité s’était étendue aux amis, aux relations, au groupe social, à la « secte » qu’on avait choisie

celle des pharisiens par exemple, ou celle des esséniens. « L’individualisme, comme le remarque Derrett, était inconnu, sauf dans le domaine de la prière ».

En fait, malgré notre individualisme occidental, notre étonnement devant ceux qui sacrifient tout à la solidarité de groupe, nous partageons pourtant, consciemment ou inconsciemment, nous aussi, la plupart des convictions et préjugés du groupe social auquel nous appartenons. Cela varie d’une personne à l’autre, mais il y a quantité de gens dans notre société qui basent leur identité sur des fidélités ou des préjugés de race, de nationalité, de langage, de culture, de classe, de généalogie, de famille, de génération, de parti politique, ou de confession religieuse. L’amour et la confiance demeurent tout aussi exclusifs qu’ils ne l’ont jamais été.

Dans l’évangile, la nouveauté ne vient pas de ce que le royaume de Satan s’oppose au royaume de Dieu comme s’opposeraient deux groupes fermés et contradictoires, mais de ce que le royaume de Satan se fonde sur une solidarité de groupe exclusive, égoïste, tandis que le royaume de Dieu se bâtit sur la notion de solidarité universelle avec le genre humain. «Vous avez appris, comme il est dit vous devez aimer votre prochain et haïr votre ennemi. Mais moi je vous dis aimez vos ennemis» (Mt 5, 43; 44). Rien de plus radical, de plus révolutionnaire que cela.

A l’époque, les manuscrits de la mer Morte et le livre extrabiblique des Jubilée recommandent explicitement la haine de l’ennemi. Dans l’Ancien Testament, même si aucun texte ne l’affirme ouvertement, l’appel à aimer son prochain comporte toujours une part d’exclusive envers l’étranger. Le prochain, ce n’est jamais l’homme en général. Le prochain, c’est le parent, l’homme proche, le membre du groupe.

Ne te montre pas calomniateur de ta parenté...
N’aie aucune pensée de haine contre ton frère...
Ne te venge pas, ne sois pas rancunier à l’égard des fils de ton peuple.
C’est ainsi que tu aimeras ton prochain comme toi-même. (Lev. 19, 16; 18) TOB.

Dans l’Ancien Testament, aimer son prochain comme soi-même, c’est faire l’expérience de la solidarité de groupe. Seul le proche, le parent, doit être traité comme un autre « soi-même ». La fraternité envers les uns inclut toujours l’hostilité envers les autres.

Jésus élargit le voisinage jusqu’à y inclure les ennemis. Il ne pouvait trouver de moyen plus efficace pour choquer son auditoire et lui faire saisir sa pensée que tout homme soit accueilli dans la solidarité et l’amour. Le paradoxe est presque insoutenable il suppose que la contradiction entre prochain et ennemi, entre étranger et frère soit dépassée, surmontée, de sorte que l’ennemi devienne l’ami, que l’étranger devienne le frère.

Jésus d’ailleurs n’hésite pas à en tirer toutes les conséquences

Faites du bien à ceux qui vous haïssent,bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient (Lc 6,27; 28) TOB.

Si vous aimez ceux qui vous aiment,quelle reconnaissante vous en a-t-on?
Car les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment  (Lc 6, 32) TOB.

La solidarité de groupe (aimer ceux qui nous aiment) n’est pas une vertu. On la trouve d’ailleurs, très puissante, au sein des pires bandes de truands. Jésus appelle à une solidarité avec l’humanité, à une expérience d’amour sans exclusive, qui ne dépendrait pas de la réciprocité, qui s’ouvrirait à ceux-là même qui nous haïssent et nous persécutent...

Il ne faut pas confondre cette solidarité avec l’expérience de la « fraternité chrétienne », cet idéal de « s’aimer les uns les autres » auquel l’évangile, les épîtres de saint Jean, et celles de saint Paul, à travers l’image d’une Eglise corps du Christ, accordent tant d’importance. La fraternité chrétienne, c’est l’amour mutuel, réciproque de ceux qui partagent la même expérience de solidarité envers toute l’humanité - et qui par conséquent vivent aussi une solidarité les uns pour les autres (1 Th 3, 12). Jésus a d’abord appelé à un amour sans aucune exclusive.

La solidarité avec l’ensemble des hommes est l’attitude de base. Elle est première par rapport à toute autre forme de solidarité. « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, femme, enfants, frères, sœurs, et sa propre vie, il ne peut être mon disciple » (Lc 14, 26). Les commentateurs font généralement remarquer que, du fait de la pauvreté des langues hébraïques et araméennes, le mot « haine »désigne tout ce qui n’est pas amour. On peut le traduire tout aussi bien par «haïr» ou par « être indifférent », < détaché de » ou «ne pas accorder de préférence à ». Dans le contexte, nous dit-on, Jésus demanderait le détachement

qu’on n’accorde pas de préférence à sa famille. Tout cela est exact, mais ne fait pas pleinement justice à la manière de penser de Jésus et de ses contemporains.

Si « l’amour » signifie la solidarité, la « haine » signifie l’absence de solidarité. Ce que Jésus réclame, c’est que la solidarité familiale soit remplacée par une solidarité plus fondamentale avec l’ensemble de la famille humaine. Non pas, c’est évident, qu’il faille exclure ses proches parents comme des ennemis! Ils ont leur place à l’intérieur de cette nouvelle solidarité, en tant qu’êtres humains. Il n’y a pas de raison de les aimer moins que d’autres. Mais, le fondement même de cet amour doit changer. Ce n’est plus simplement parce qu’ils sont de la famille qu’on les aimera, mais parce qu’ils sont des hommes. Ils ont droit eux aussi à notre amour, au bout du compte à un amour plus profond même, ils ont droit à être aimés et non plus préférés.

Toutes les autres références à la famille, dans les évangiles, confirment cette interprétation.

Les disciples quittent «maison, femme, frères, parents, enfants, pour le royaume de Dieu » (Lc 18, 29). La solidarité familiale n’a plus de raison d’être lorsque apparaît cette nouvelle solidarité, celle qui caractérise le royaume (voir aussi Le 9, 59; 62).

Malheureusement, ce glissement d’une solidarité familial artificielle à une solidarité qui lie des personnes entre elles, risque de briser l’unité des liens familiaux. Jésus en est bien conscient

« Pensez-vous que ce soit la paix que je suis venu mettre sur la terre?
Non, je vous le dis, mais plutôt la division.
Car désormais s’il y a cinq personnes dans une maison, elles seront divisées trois contre deux et deux contre trois. On se divisera père contre fils et fils contre père, mère contre fille et fille contre mère, belle-mère contre belle-fille et belle-fille contre belle-mère (Le 12. 51; 53. Comparer Mt 10, 34; 36).

Remarquons que la seconde partie de ce passage est une citation du prophète Michée qui déplorait, à son époque, cette cassure dans la solidarité familiale et y voyait l’un des péchés d’Israël (Mic 7, 6). Que Jésus ait pu citer cette parole pour souligner l’une des conséquences inévitables de sa mission, voilà un signe, on ne peut plus clair, d’un changement radical des valeurs. Une nouvelle solidarité, universelle celle-là, est appelée à supplanter toutes les vieilles solidarités de groupe.

Il peut aussi valoir la peine de noter que Jésus nous présente ces divisions, ces dissensions à l’intérieur de la famille comme un conflit entre générations. La parole de Jésus ne dresse pas le père contre la mère ou le frère contre la sœur, mais les parents contre les enfants. Il semble que Jésus se soit attendu à ce que la jeune génération accepte cette solidarité universelle, et que l’ancienne génération la rejette.

Et qu’en est-il de Jésus lui-même? Quelles ont été ses relations avec sa famille et en particulier avec sa mère? L’Evangile ne nous laisse aucun doute à ce sujet. La relation de Jésus avec une bonne partie de sa famille était difficile, tendue. Marc nous dit qu’ils pensaient qu’il avait perdu la tête et qu’ils se sentaient chargés, comme l’exigeait la solidarité familiale, de le reprendre en main (Mc 3, 21; comp. Jn 7, 5). Peut-être sa mère partageait-elle ces inquiétudes. On ne nous le dit pas. Mais, on nous dit qu’elle était avec ceux qui venaient le chercher dans cette maison où «il se tenait au milieu de la foule » (Mc 3, 31; 32 paral.). Peut-être n’a-t-elle pas compris à ce moment ce qu’il voulait faire, tout comme Luc nous dit qu’elle ne comprit pas ce qui se passait lorsque, à l’âge de douze ans, il répondait à ses parents qu’il était resté au temple pour s’occuper des affaires de son Père (Lc, 3, 41; 50). C’est plus tard qu’elle saisira (Jn 19, 25; 27). Et ce n’est qu’après la résurrection que d’autres membres de sa famille, comme Jude et Jacques, en vinrent à croire en lui.

Jésus tenait énormément à ce que son amour pour sa mère et sa famille n’apparaisse pas comme un simple lien biologique ou familial « Une femme dans la foule crie

Heureux le ventre qui t’a porté et le sein qui t’a nourri! Lui répond Heureux plutôt ceux qui entendent la Parole de Dieu et la gardent » (Lc 11, 27 ; 28). Ce qui assure l’étroitesse du lien qui unit Jésus à sa mère, c’est d’abord la pratique de la même volonté de Dieu.

Jésus lui-même abandonne la solidarité traditionnelle de la famille pour faire de « tous ceux qui l’entourent » des «frères, sœurs et mères» (Mc 3, 31; 35 paral.), de sorte que, quiconque accueille l’un d’eux l’accueille lui-même (Mt 10, 40. Comp. Mc 9, 37) et que, quoi qu’on fasse à l’un des plus petits d’entre eux, c’est à lui qu’on le fait (Mt 25, 40; 45).

Certains se sont demandé si cette solidarité à laquelle Jésus semble si attaché, a été vraiment universelle. Il a prêché la solidarité envers tous (aime tes ennemis), mais l’a-t-il pratiquée? Ainsi, l’auteur juif moderne C.G. Montefiore a accusé Jésus de n’avoir pas pratiqué ce qu’il prêchait, de n’avoir pas su aimer ses ennemis les scribes et les pharisiens. Il semble bien, en effet, qu’il ait pris le parti des pauvres et des opprimés contre celui de la classe moyenne, des scribes et des pharisiens. Est-ce cela aimer ses ennemis, vivre la solidarité avec le genre humain?

On peut sans doute prétendre que la véhémence dont fait preuve Jésus envers les pharisiens a été exagérée par les évangélistes à cause de l’hostilité croissante de la primitive Eglise à leur égard. Mais ce serait éviter la question. Jésus a-t-il aimé les pharisiens ou non?

Si l’amour est compris comme solidarité, il n’est pas incompatible avec l’indignation ou la colère. Au contraire, quand on est sincèrement attentif aux gens, en tant que personnes, qu’on ressent profondément leurs souffrances, on ne peut s’empêcher d’être indigné, furieux devant celui qui se fait souffrir lui-même ou fait souffrir les autres. Jésus a ressenti cette colère, terriblement parfois, devant ceux qui se détruisaient eux-mêmes et les autres avec eux, devant ceux que leur suffisance et leur hypocrisie empêchaient d’écouter et de comprendre qu’ils allaient à leur perte, entraînant les autres à leur suite. Sa colère se justifie au nom de l’ensemble du peuple, pharisiens compris. En fait, cette indignation même est la preuve la plus sûre de l’amour de Jésus pour tous les hommes. Elle s’adresse à tous les ennemis de la véritable humanité.

Si Jésus avait refusé de discuter, d’argumenter, de se mêler aux pharisiens, alors, et alors seulement, on pourrait l’accuser de les avoir exclus ou de les avoir traités comme des étrangers. Mais les évangiles abondent en exemples de conversation, de repas avec eux et de tentatives répétées pour les convaincre. A la fin, ce sont eux-mêmes qui se sont exclus, ce n’est pas lui qui l’a fait, à aucun moment.

Cela ne contredit pas le fait évident que Jésus se soit rangé du côté des pauvres et des opprimés. La solidarité de Jésus pour tous les hommes n’a pas été vague, abstraite, envers le genre humain en général... Aimer l’homme en général, peut tout aussi bien signifier n’aimer aucun homme en particulier! Nous avons été obligés d’employer des expressions comme « genre humain », «humanité », « tout homme » pour souligner que la solidarité nouvelle ne peut être confondue avec une autre forme de solidarité de groupe. Mais Jésus lui-même n’a jamais employé de concepts aussi vagues. Il est entré en relation avec les personnes concrètes qui apparaissaient dans sa vie, ses préoccupations, de telle sorte que personne ne s’est jamais senti exclu, que chacun a été aimé pour lui-même et non pas pour son ascendance, sa race, sa nationalité, sa classe, ses relations familiales, son intelligence, sa réussite ou toute autre qualité. C’est en ce sens concret, personnel, que Jésus a aimé tous les hommes, qu’il a vécu en solidarité avec tout humain. Et c’est pour cette raison qu’il a été au côté des pauvres et des opprimés, de ceux qui n’avaient rien pour les recommander, hormis leur humanité, de ceux qui se trouvaient rejetés par tous. Solidarité avec ceux qui ne sont rien dans le monde, avec les laissés-pour-compte, voilà la seule manière de vivre concrètement la solidarité avec le genre humain.

Savoir si cette solidarité avec les pauvres et les opprimés est exclusive ou pas est un test décapant. Car les aimer à l’exclusive des autres ce serait se complaire en une nouvelle solidarité étroite de groupe. Cela n’a pas été le cas de Jésus. Sa solidarité particulière, sans exclusive, avec les pauvres a été le signe de sa solidarité avec l’homme, en tant qu’homme.

Il reste un problème. Jésus a limité ses activités au pays Israël Il a recommandé à ses disciples d’en faire de même « N’allez pas sur le territoire des païens, n’entrez pas en Samarie, allez plutôt vers la brebis perdue de la maison d’Israël » (Mt 10, 5 ; 6). Matthieu nous dit qu’il a hésité à venir en aide à une Cananéenne, c’est-à-dire, à passer à l’action parmi les païens. «J’ai été envoyé à la brebis perdue de la maison d’Israël », lui dit-il (Mt 15, 24). Et, plus choquant encore à première vue, cette affirmation « Cela ne convient pas de prendre le pain des enfants pour le jeter aux chiens. » C’est-à-dire de donner la nourriture d’Israël aux païens (Mt 15, 26. Mc 7, 27). La conclusion de cette histoire, bien entendu, est que Jésus est quand même venu en aide à la femme, tout comme il l’avait fait pour le centurion romain. Mais, pourquoi donc tant de difficultés pour le persuader à le faire? Pourquoi les anciens du peuple juif ont-ils dû le supplier pour qu’il intervienne auprès du centurion romain (Lc 7, 3; 5)?

Jésus, on le sait bien, envisageait un royaume qui aurait accueilli un « nombre incalculable » de païens, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, pour s’asseoir auprès d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, au grand festin dont beaucoup de Juifs se seraient eux-mêmes exclus (Mt 8, il ; 12. Le 13, 28; 29. 14, 15; 24). Selon ses paroles Les habitants de Ninive et la reine de Saba y seraient présents, faisant honte au peuple juif lui-même (Mt 12, 41; 42).

Cette attitude ambiguë de Jésus envers les païens est demeurée l’un des problèmes insolubles des commentateurs de l’évangile, jusqu’à la parution du petit livre si brillant de J. Jeremias intitulé La Promesse de Jésus aux Nations. Il y établit comme un fait, que l’espérance du peuple juif ne rejetait pas les païens. Au bout du compte, après le châtiment approprié, c’était le monde entier, païens y compris, qui était appelé à se rassembler sous la main puissante de Dieu. Cela était symbolisé, particulièrement par les prophètes, par l’image d’un immense pèlerinage de tous les rois des nations vers Jérusalem, venant rendre hommage au maître suprême de l’univers, Dieu lui-même. Le monde avait été régi par une longue succession d’empires. Celui de Rome devait faire place à l’empire d’Israël, à l’empire de Dieu. C’est cette idée qui poussait les Juifs, et spécialement les scribes et pharisiens, à entreprendre un effort missionnaire massif. Jeremias a montré que Jésus « est entré en scène au beau milieu de ce qui a été, par excellence, l’âge missionnaire de l’histoire juive ».

Mais, aussi surprenant que cela puisse paraître, Jésus n’approuvait pas cet effort missionnaire « Malheur à vous, scribes et pharisiens, hypocrites. Vous voyagez au-delà des mers pour faire un seul prosélyte (converti) et quand vous en avez un, vous le rendez, deux fois plus que vous, digne de l’enfer » (Géhenne) (Mt 23, 15).

C’est, dira Jésus une autre fois, « la situation d’un aveugle qui guide un autre aveugle, tous deux tombent dans le puits» (Mt 15, 14). Aux yeux de Jésus, il fallait que les Juifs eux-mêmes changent d’abord avant de s’en aller convertir les autres. C’est bien ce qu’il avait entrepris et c’était la raison pour laquelle il recommandait à ses disciples de concentrer leur activité sur Israël. Parce qu’il ne restait que peu de temps (le désastre était imminent) et parce Israël avait bénéficié de plusieurs siècles pour se préparer au changement, Jésus était convaincu que Dieu demandait au peuple juif la grande conversion qui aurait apporté au monde entier le salut et la solidarité. De la même façon qu’il concentrait son effort sur la brebis perdue d’Israël, pour le salut de tout le peuple Israël, ainsi il se concentrait sur Israël pour le salut de l’humanité. Ce n’était pas une question de solidarité nationale, c’était ce que nous pourrions appeler une question de stratégie.

Jésus a dû d’abord estimer qu’expliquer le royaume de Dieu aux païens aurait été une affaire de longue haleine, qu’éveiller en eux assez de foi pour engager l’action de salut aurait pris un temps considérable. Et on pouvait, en effet, le penser. En tout cas, il a eu le sentiment d’être personnellement appelé à donner leur nourriture aux fils Israël, afin de ne pas les priver de cette chance de réaliser le grand changement auquel Dieu les avait destinés. En ce moment critique, chercher à convertir les païens, leur distribuer cette nourriture qui n’était pas la leur, eût été perdre le peu de temps disponible qui restait. De là l’immense surprise de Jésus devant la foi de la Cananéenne (Mt 15, 28 paral.) et devant ce centurion « dont la foi est plus grande que toutes celles qu’il a rencontrées en Israël » (Mt 8, 10 paral.). Jésus ne s’attendait pas à cela. Si il s’y était attendu, il n’aurait pas hésité à leur venir en aide. Néanmoins, il ne pouvait pas espérer une telle réponse de l’ensemble de païens. C’était plus important, stratégiquement, à ce moment, pour le salut de tous, de limiter son activité à la «Maison d’Israël ». En cela Jésus avait sûrement raison, même si, à la fin, le peuple d’Israë1 n’a pas répondu à son attente de la manière dont il l’espérait. Il reste que le but poursuivi était bien celui d’un royaume dans lequel tous les hommes, sans exclusion, vivraient dans la solidarité.

Disons encore, en conclusion, que ce qui est à la base de cette solidarité, de cet amour, c’est toujours la compassion; cette émotion qui monte des « tripes » à la vue d’un homme dans Le besoin. La parabole du bon Samaritain recueillie par Luc (10, 29; 37) vient en réponse à la question

« Qui est donc mon prochain ? » La réponse, ce n’est pas « tous les hommes » ou « tout homme », même si cela est vrai en soi. La réponse, c’est cette parabole qui se déroule de telle manière qu’on est amené à s’identifier à cet homme qui a eu le malheur de tomber entre les mains des brigands. Nous éprouvons sa déception lorsque ceux-là même qui devraient se montrer solidaires, le prêtre, le lévite, passent leur chemin de l’autre côté de la route. Nous partageons son soulagement et sa joie quand l’ennemi, le Samaritain, ému de compassion, rompt les barrières de La solidarité de groupe pour lui venir en aide dans son dénuement. Si nous nous laissons toucher par cette parabole, si nous la laissons libérer en nous ces émotions les plus profondes qu’on nous a si bien appris à dissimuler, nous n’aurons plus jamais à demander « qui est notre prochain?> ou que signifie aimer. Nous saurons aller de l’avant et agir, à la manière du Samaritain, quels que soient les obstacles rencontrés. Seule la compassion peut enseigner à l’homme ce qu’est la solidarité et lui apprendre qui est son compagnon.

A cet homme-là appartient le royaume de Dieu.

 

CHAPITRE X

LE ROYAUME ET LE POUVOIR

La dernière différence entre le royaume de Dieu et celui de Satan concerne la notion de Pouvoir. Vie sociale et pouvoir sont inévitablement liés. Une société ne peut exister sans structure, et toute structure nécessite une certaine forme de pouvoir. L’organisation du pouvoir, la structuration du pouvoir (qui l’exerce, envers qui, qui décide), c’est ce que nous appelons aujourd’hui la politique.

A l’époque de Jésus, la politique c’était d’abord l’affaire du roi. Le pouvoir résidait en premier lieu au niveau de la royauté. En français, nous pouvons distinguer entre le Royaume et la Royauté, grâce à l’existence de deux mots abstraits élaborés a partir du mot «Roi ». En grec, en hébreu, en araméen, cela est inconcevable. Le mot grec « Basileia » signifie tout à la fois royauté et le Royaume . Ainsi, là où l’on traduit ce mot par «royaume », selon le Contexte, pourrait-on le traduire tout aussi bien, ou parfois mieux par « royauté » ou, pouvoir royal , bien que cela ne soit pas tout à fait satisfaisant il faudrait penser en une même idée le pouvoir du roi et le domaine du roi.

Jusqu’ici nous avons analysé la notion de « Basileia », de Dieu uniquement sous l’aspect domaine, société. Il nous faut maintenant réaliser que cette venue du «basileia » (Royaume Royauté) implique la notion du pouvoir politique de Dieu. Jésus prophétisait que le pouvoir politique divin du monde à venir serait dans les mains des pauvres et des petits

Heureux vous les pauvres, car à vous est le "basileia" (le pouvoir royal) de Dieu » (Lc 6, 20).

« Je vous donne un "basileia"... Vous siégerez sur des trônes pour juger... » (Le 22, 29; 30).

« Il n’y a pas de raison d’avoir peur, petit troupeau, car cela a plu à votre père de vous donner le "basiieia" »(Le 12. 32).

Tout ceci fait partie d’une perspective d’ensemble celle du renversement des rôles. Les riches et les puissants seront abaissés, les pauvres seront élevés.

« Il (Dieu) a renversé les puissants de leur trône et a exalté les humbles. Les affamés ont été rassasiés et les riches renvoyés les mains vides » (Le 1, 52; 53) .

« Heureux vous, les pauvres... Malheur à vous les riches »(Le 6, 20; 24).

«Tout homme qui s’élève sera abaissé,  Tout homme qui s’abaisse sera élevé» (Le 14, 11).

Il ne faudrait pas en conclure pourtant que, dans l’organisation du Royaume de Dieu, les oppresseurs et les opprimés ne feront que changer de place pour poursuivre une même politique d’oppression. Car le pouvoir dans le royaume de Dieu sera totalement différent du pouvoir exercé dans le royaume de Satan. Le pouvoir de Satan se caractérise par la domination et l’oppression. Celui de Dieu par le service et la liberté.

Tous les royaumes de ce monde, toutes les nations sont gouvernés par la puissance, la force. La structure du royaume de Dieu sera assurée par le service spontané, l’amour que les gens se donneront les uns aux autres.

Voici comment Jésus l’exprime

« Vous le savez, ceux qu’on regarde comme les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir, et les grands sous leur domination. Il n’en est pas ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur. Et si quelqu’un veut être premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous. Car le fils de l’homme est venu non pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10, 42; 45 paral. Mc 9, 35) TOB.

Il n’y a aucune confusion possible entre les deux manières de concevoir et d’exercer l’autorité. C’est la différence entre la domination et le service. Le pouvoir, dans la société nouvelle, ne sera pas organisé pour être servi, il n’appellera pas les hommes à se courber, à s’aplatir. Il se définira comme service mutuel. Il sera si peu centré Sur lui-même qu’il ira, dans sa volonté de service, jusqu’à donner sa vie.

Il est intéressant de remarquer que Jésus considère que ce « pouvoir de domination » est caractéristique du mode de gouvernement païen. Il devait avoir en tête l’image de César ou de Ponce Pilate, celle de tous ces rois païens dont parlent les écritures et qui apparaissent comme autant d’oppresseurs du peuple juif, spécialement ces souverains des grands empires que Daniel décrit comme des bêtes féroces plutôt que des êtres humains (Da 7, 2; 7. 17).

Mais, Jésus était bien conscient que les Juifs eux-mêmes pouvaient devenir des oppresseurs les uns vis-à-vis des autres, même si cela avait dû, en théorie, demeurer étranger au judaïsme. Il appelait Hérode, un renard, probablement en référence à son environnement à demi païen. Edonite, et en condamnation de son mode de vie et de sa façon païenne d’exercer le pouvoir.

IL voyait bien aussi le comportement de la plupart des chefs juifs, les chefs des prêtres, les anciens, les scribes, les pharisiens. Ils ne jouissaient pas du pouvoir arbitraire des rois et des princes, mais leur pouvoir à eux pour dominer et opprimer le peuple, c’était la loi.

La « loi » comprenait toute la législation, les réglementations imposées au peuple juif, tant par les écritures que par la tradition orale des scribes. Pour les pharisiens, et beaucoup d’autres, cette tradition orale avait autant d’autorité et de poids que la loi écrite. L’une et l’autre constituaient la « Torah », c’est-à-dire l’ensemble des instructions révélées par Dieu à son peuple. Ces instructions, ces règlements, il y en avait à propos de tous les détails imaginables de la vie, religieuse ou profane (C’est-à-dire ce que nous appelons profane et religieux. Les Juifs ne faisaient pas ces distinctions. Voir le chapitre 13.)

Jésus n’était pas opposé à la loi en tant que telle, il était opposé à la manière dont les gens l’utilisaient. Les scribes et les pharisiens avaient fait de la loi un fardeau alors qu’elle aurait dû être un service.

Ils préparent de pesants fardeaux pour les poser sur les épaules des hommes, Mais eux-mêmes lèvent-ils le petit doigt pour les remuer? Ils n’en font rien! » (Mt 23, 4).

«Le Sabbat est fait pour l’homme, non pas l’homme pour le Sabbat » (Mc 2, 27).

Le Sabbat! Les scribes en avaient fait, comme de tant d’autres lois, un fardeau intolérable. Ils s’en servaient contre l’homme et non pas en sa faveur. La loi, telle qu’ils la présentaient, ne pouvait être qu’un joug, une pénitence, une mesure oppressive. Pour Jésus, elle n’avait de raison d’être que pour le bien de l’homme, pour servir ses besoins et intérêts véritables. Ce sont deux attitudes contradictoires par rapport à la loi, deux opinions divergentes par rapport à sa finalité et, bien entendu, deux pratiques différentes. Celle des scribes conduisait à la casuistique, au légalisme, à l’hypocrisie et à la souffrance. Celle de Jésus ouvrait à la libre décision chaque fois que les besoins de l’homme se trouvaient en contradiction avec une stricte observance, et à l’obéissance chaque fois que la loi paralssait défendre au mieux les intérêts des hommes — la loi était faite pour l’homme et l’homme n’était pas fait pour la loi, pour la servir, pour s’y soumettre.

Le Sabbat, par exemple, était fait pour libérer l’homme du poids du travail afin qu’il puisse goûter un temps de repos. Cela devait-il l’empêcher de faire le bien, de prendre soin de son semblable, de sauver une vie? (Mc 3, 4. Mt 12, il; 12. Le 13, 15; 16), ou encore de manger lorsqu’il ressentait la faim? (Mc 2, 23; 26 paral.). Jésus ne cherche pas à discutailler à propos des détails de la loi ou de ses diverses interprétations. Il ne réclame pas simplement une interprétation plus souple, telle qu’elle s’était imposée en Gaulée ou dans la diaspora. Il ne souhaite pas non plus le rejet de la loi orale au profit d’un retour exclusif à la loi écrite. Ce que Jésus refuse, c’est la manière dont la loi elle-même, toute loi, toute interprétation, est utilisée, lorsque cette utilisation se retourne contre l’homme.

Jésus ne s’est pas lui-même institué en législateur. Il n’a pas voulu abolir la loi de Moïse (Mt 5, 17; 18) pour en promulguer une autre ou se débarrasser de toute loi. Il n’a pas cherché à y ajouter ou soustraire quelque chose, à l’amender, «pas un point, pas une virgule » (Mt 5, 18). Ce qu’il a voulu, c’est accomplir la loi, permettre que s’accomplisse le rôle que Dieu lui avait assigné, que se réalise sa finalité (Mt 5, 18). Un homme garde la loi de Dieu si il accomplit le projet du plus petit des commandements » (Mt 5, 19). Et le but de la loi, sa finalité, c’est le service, la compassion, l’amour. Ce que Dieu veut, c’est la miséricorde, pas le sacrifice (He 6. 6. Mt 9, 13. 12, 7. Voir aussi Mc 12, 33).

La casuistique exploite la loi pour son propre compte, et elle détruit ce pourquoi la loi elle-même a été prévue. En ergotant sur des bricoles, elle en vient à négliger l’essentiel la justice, la miséricorde, la bonne foi (Mt 23, 23). Ainsi toutes les discussions autour des aliments purs ou impurs, sur les rites de purification, tout l’effort pour imposer les coutumes juives aux autres peuples, débouchent sur l’aveuglement de tous envers ce qui est fondamental les intentions mauvaises de l’homme envers son semblable (Mc 7, 1 ; 7, 14-23 paral.). Ainsi, autre exemple, le vœu du «Corban » permettait d’échapper au devoir de subvenir aux besoins de ses parents, éliminant ainsi ce qui était l’intention première du commandement de Dieu (Mc 7, 8; 13 paral.). Les scribes avaient oublié, ou préféré oublier, le projet présent à l’origine de chaque loi. Ils avaient fait de la loi un appareil oppressif.

Les chefs des peuples, les docteurs de la loi s’étaient d’ailleurs eux-mêmes enchaînés à la loi. Cela leur donnait non seulement un prestige dans la société mais leur assurait le sentiment d’être en sécurité. L’homme craint la responsabilité d’être libre. C’est souvent plus simple de laisser les autres prendre les décisions, de s’en référer à la lettre de la loi. Certains préfèrent vivre esclaves!

Après s’être ainsi asservis à la lettre de la loi, les hommes ne cessent de refuser aux autres le droit à la liberté. Ils n’ont pas de répit tant qu’ils n’ont pas imposé à tous le même pesant fardeau (Mt 23, 4; 15). Et ce sont toujours les pauvres et les opprimés qui souffrent le plus de cette façon de faire.

Jésus voulait libérer de la loi, de toute loi. Non pas en supprimant ou en changeant la loi. Mais en la renversant de son trône. Il avait le désir d’assurer à l’homme la maîtrise sur la loi (Mc 2, 27; 28), que l’homme prenne ses responsabilités par rapport à la loi, sa servante, qu’il l’utilise pour le bien de l’humanité. Cela est très différent de la licence ou de la liberté irresponsable ( Voir le cas intéressent des paroles de Jésus à l’homme qui laboure durant le sabbat, que le « Codex D » ajoute après Lc 6, 5. On peut trouver le texte dans les notes de la Bible de Jérusalem et un commentaire en Jeremias, )

Jésus relativise la loi afin que son but, celui pour lequel elle a été instituée, puisse être atteint.

Dans la structure politique du Royaume de Dieu, le pouvoir, l’autorité, la loi n’ont d’autre rôle que celui du service, de la fonction. Ils incarnent les aménagements nécessaires à la mise en oeuvre d’un service mutuel efficace. Toute espèce de domination ou toute forme d’esclavage y seront abolis. «Car, je vous le dis, si votre justice (l’accomplissement de la loi) ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez jamais dans le royaume des cieux »(Mt 5, 20>.

CHAPITRE XI

UN TEMPS NOUVEAU

Il est impossible aujourd’hui d’accéder à une compréhension satisfaisante de la pensée de Jésus, et de son enseignement, sans prendre en compte la manière dont ses contemporains, et lui-même, appréciaient la notion de «Temps ». Pour avoir négligé ce concept de Temps ou l’avoir mal interprété, beaucoup de commentateurs de l’évangile ont été amenés à d’interminables discussions sur des problèmes insolubles. Pour ne prendre qu’un seul exemple Jésus a-t-il pensé que le royaume était déjà présent, qu’il était encore à venir ou qu’il était à la fois présent et à venir? Comment dans sa pensée ce présent et cet avenir pouvaient-ils s’articuler? C’est le type même du problème artificiel dû à notre difficulté de comprendre les paroles de Jésus à cause de notre conception moderne, occidentale du Temps. Les débats sans fin à propos de l’eschatologie ou à propos de la signification de l’expression biblique «fin du monde » sont empêtrés dans ce manque de clarté concernant le concept biblique du « Temps ».

Notre manière de penser occidentale nous amène à concevoir le temps comme une réalité mesurable. Lorsque nous voulons faire référence à une époque donnée, nous faisons appel à des instruments de mesure tels l’horloge ou &e calendrier. Nous parvenons à localiser une époque, un événement historique entre deux dates. Le temps est saisi comme un espace mesurable, vierge, qui peut être occupé par des événements de plus ou moins grande importance. Le temps est devenu quantitatif.

Selon l’un des grands commentateurs de l’Ancien Testament, Gerhard von Rad «Aujourd’hui, l’une des rares choses dont on puisse être absolument certain, c’est que ce concept de Temps en soi, indépendant de tout événement, vide comme un questionnaire vierge, attendant simplement d’être rempli par les faits qui lui donneront son contenu, était totalement inconnu en Israël » . Les Hébreux parlaient et pensaient le temps en terme de qualité. Cela est clairement et succinctement exprimé dans le passage fameux de l’Ecclésiaste

Il y a un temps pour tout
Un temps pour toute occupation sous le ciel
Un temps pour naître
Un temps pour mourir
Un temps pour planter
Un temps pour récolter ce qui a été planté
Un temps pour tuer
Un temps pour guérir
Un temps pour détruire
Un temps pour bâtir
Un temps pour les larmes
Un temps pour le rire
Un temps pour le deuil
Un temps pour la fête...
Un temps pour aimer
Un temps pour haïr
Un temps pour la guerre
Un temps pour la paix (Ecl. 3, 1; 8).

Pour un Hébreu, connaître le temps ce n’est pas lui attribuer une date, c’est savoir de quelle sorte de Temps il est question. Est-ce le temps des larmes ou celui du rire, est-ce un temps pour la guerre ou un temps pour la paix? Faire erreur sur le temps dans lequel on vit pourrait tourner au désastre. Continuer de se lamenter et de jeûner durant le temps de la bénédiction ce serait vouloir semer durant la moisson (Comp. Zach. 7, 1; 3). Le Temps, c’est la qualité, l’ambiance des événements. Cette conception du temps ne nous est pas si étrangère qu’il y paraît à première vue. Nous parlons encore du « bon temps », de «mauvaise période », de «temps difficiles », des « temps modernes », de « temps de guerre ». Nous disons en parlant d’une idée qu’elle est une idée du « XXe siècle »... Dans ces exemples, il ne s’agit plus de mesurer le temps, mais d’apprécier la qualité de ce qui s’y passe, la qualité de l’expérience humaine qui y est contenue.

Mais, dès que nous pensons à l’histoire, nous retrouvons notre conception quantitative du temps. Nous nous situons nous-mêmes au centre d’une longue ligne imaginaire avec le passé derrière nous et le futur devant. Le Juif de cette époque ne se situait nulle part. Il situait les événements, les lieux, les époques et il se voyait circulant entre ces points fixes. Des événements sacrés comme la Création, l’Exode, l’alliance avec Moïse, des lieux comme Jérusalem, le Sinaï, Béthel, des dates comme celles des fêtes, du jeûne, des semailles.., voilà où étaient ses points de référence. Les hommes du passé les avaient vécus avant lui, ils l’avaient précédé. Les hommes du futur les traverseraient après lui, ils le suivaient . Lorsque quelqu’un rejoignait l’un de ces points fixes, par exemple le temps de Pâques, ou un temps de famine, il devenait, d’une certaine manière, contemporain de ses ancêtres et de ceux qui viendraient plus tard, de tous ceux qui avaient déjà connu, ou connaîtraient le même type d’expérience. Lui et ses ancêtres, et sa descendance partageaient la même sorte de Temps, peu importait le nombre d’années qui pouvait les séparer .

Le temps que l’on vivait, on le comprenait en référence avec l’action de salut de Dieu dans le passé (par ex. l’Exode) ou dans l’avenir. Cet avenir était spécialement pris en compte par les prophètes. Les grands prophètes d’Israël avaient la responsabilité d’expliquer au peuple la signification du temps dans lequel il vivait par rapport à l’action divine qui allait avoir lieu (4). Ils affirmaient qu’il n’était plus possible de comprendre le présent en se rapportant uniquement au passé, quel qu’il fût, et ils forçaient le peuple à oublier ce passé, à cesser de s’appuyer sur lui pour y puiser la signification de la vie, la sécurité, le salut. Ce sont eux qui déplacèrent le « fondement du salut vers l’avenir, vers l’action future de Dieu » . Cet avenir immédiat colorait et déterminait le temps présent, donnait sens à tout ce qu’on vivait et commandait les choix entre ce qu’il fallait ou ce qu’il ne fallait pas entreprendre. Cet événement futur était devenu pour cette époque, décisif, définitif, final. C’est l’  « Eschaton », l’événement tout à la fois ultime et en prise sur le temps présent.

Parce qu’ils n’avaient pas notre conception occidentale du temps, ni nos moyens de mesure abstraits, les hommes de cette époque ne ressentaient pas comme nous cet « espace vide » qui s’étendait entre eux et l’événement vers lequel ils étaient tendus. Pour les gens de cette génération, l’avenir était définitif, ultime parce qu’il marquait toute chose dans leur vie dès l’instant présent.

Cette action à venir de Dieu a toujours été saisie par les prophètes comme un événement complètement nouveau, sans précédent. Elle apparaissait comme une rupture avec le passé «qui aurait été si profonde.., qu’on ne pouvait plus interpréter le temps présent comme une simple continuation de ce qu’il avait été jusqu’alors ». C’est-à-dire qu’il n’y avait plus de continuité qualitative avec le passé. C’était un temps d’une qualité nouvelle, non pas une autre partie mesurable du temps. Parler de cet «  eschaton» (cet événement ultime) comme d’un au-delà de l’histoire, c’est-à-dire d’un au-delà du temps mesuré, daté, c’est confondre deux conceptions très différentes du temps. Bien plus, si le présent est déjà totalement déterminé, marqué par Cet acte de Dieu tout neuf, sans précédent, alors, le temps présent lui-même est déjà totalement un temps nouveau, une ère nouvelle.

C’est cela qui permettait aux prophètes de prévoir l’avenir à travers le présent. « L’Eschaton », l’événement ~ Venir, cet acte d’importance ultime, se laissait deviner de l’horizon même de l’histoire du monde», ou de ce qu’on appelle, plus souvent, les « signes des temps ». Le prophète était inspiré pour lire la Parole de Dieu, pour son époque, à partir des signes de son temps. C’est Cet extraordinaire regard sur son époque qui faisait d’un homme un prophète.

Aussi le message prophétique n’est-il jamais un message hors du temps, basé sur des vérités éternelles. Il est une parole particulière dite à un peuple particulier dans une situation concrète, à propos de la signification de son époque et de ce qu’il doit ou ne doit pas faire.

Les générations futures pourront tirer des leçons de la parole d’un prophète qui a parlé avant eux, mais dans la mesure où elles se trouveront elles-mêmes dans une situation similaire à la sienne, dans la mesure où elles se retrouveront « contemporaines » du prophète. L’essentiel de la valeur, de l’efficacité du message du prophète, vient de sa relation à une époque précise. L’idée qu’un message ou un enseignement est d’autant plus valable qu’il est éternel, dégagé du temps, est une notion typiquement occidentale, basée sur notre conception du Temps.

« Eschaton » par conséquent est bien un événement futur, un évènement qui sera diffèrent de tous les événements qui l’ont précédé, le seul qui puisse donner le sens ultime à notre situation présente. Mais, dans la mesure où nos vies en sont marquées, déterminées, c’est aussi un événement contemporain, un événement que, déjà, on peut percevoir dans les signes de notre temps.

Cela ne veut pas dire que les Juifs n’avaient aucun sens de l’histoire. Simplement, leur sens de l’histoire était différent du nôtre. Nous plaçons en ordre, le passé, le présent, l’avenir, comme au lune d’une séquence, sur la base de nus unités de mesure nombre d’heures, de jours, d’années. Pour eux, le seul et unique élément de continuité entre les événements, c’était Dieu. C’est Dieu qui organise le temps un temps pour jeûner, un temps pour se réjouir, un temps pour le jugement, un temps pour le salut. Tous les évènements de l’histoire sont l’œuvre de Dieu, leur répartition dépend de sa libre volonté. On ne peut concevoir de passage de l’un à l’autre, de changement, sans une décision, un décret de Dieu. Si les temps changent c’est que Dieu a changé d’idée, que son projet, ses intentions ont évolué.

Dans ce schéma de pensée, il n’y a pas de place pour des périodes vides, de longues années creuses entre des événements marquants. Chaque événement tire son importance et sa réalité de la volonté du Seigneur de l’histoire.

Sans cette conception de Dieu comme maître de l’histoire, les Juifs n’auraient eu aucun sens de l’histoire et aucune perception de leur destinée glorieuse. Et, du même coup, sans cette conception de l’histoire, le Dieu des Juifs n’aurait pas été différent des Dieux des autres nations.

Cette assez longue introduction était nécessaire pour éviter l’impasse ou nous aurions été conduits en introduisant la conception occidentale du temps dans la pensée et l’enseignement de Jésus.

Jésus annonçait un temps totalement nouveau l’imminence du royaume final et définitif de Dieu.

Le temps est venu, le royaume de Dieu est proche »(Mc 1, 15).

 

Le temps nouveau que Jésus proclamait était, qualitativement, différent de celui annoncé quelques années auparavant par Jean Baptiste. Chronologiquement parlant, en terme de mesure du temps, il se peut bien qu’ils se soient recouverts durant ces quelques mois ou années où Jésus et Jean allaient tous deux, annonçant la parole.

 

Néanmoins, Marc et Luc, dans l’évangile, sont particulièrement attentifs à ce que nous ne confondions pas le temps de Jésus et celui de Jean. Pour s’en assurer, Marc nous dit que Jésus s’en est allé en Galilée et qu’il a commencé à parler après l’arrestation de Jean (1, 14). Luc, de son côté, voit dans le baptême de Jésus au Jourdain le point de départ de son ministère, le commencement de son temps. Mais il a soin de nous parler de Jean, de sa prédication, de son emprisonnement avant même de rendre compte du baptême de Jésus par Jean! (3, 19; 22). ((Luc, par conséquent, comprend aussi ce « jusque » de 16, 16 comme incluant Jean . Matthieu suit Marc dans sa division, mais il n’est pas pleinement conscient des différences qualitatives. Il fait prêcher à Jean le même message que celui de Jésus « Repentez-vous, car le royaume de Dieu est proche » (3, 2; 4, 17). Dans les paraboles, Matthieu insiste sur l’aspect de jugement et de châtiment d’une manière qui est plus typique du temps de Jean que de celui de Jésus. Et en 11, 13; (le verset parallèle à Luc 16, 16 ;), il emploie le « jusque » à l’exclusion de Jean. Le Temps du salut commence avec Jésus, pas avec Jean.))

Cette différence qualitative entre le temps de Jean et celui de Jésus est très bien exprimée dans la courte parabole qu’on trouve en Luc, 7, 31;35 (= Mt 11, 16; 19). 

A qui donc vais-je comparer les hommes de cette génération? A qui donc sont-ils comparables? 

Ils sont comparables à des enfants assis sur la place et qui s’interpellent les uns les autres en disant Nous avons joué de la flûte et vous n’avez pas dansé; nous avons entonné un chant funèbre et vous n avez pas pleuré. » 

En effet, Jean le Baptiste est venu, il ne mange pas de pain, il ne boit pas de vin et vous dites Il a perdu la tête. 

Le fils de l’homme est venu, il mange, il boit et vous dites « Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des collecteurs d’impôts et des pécheurs. »

Mais la Sagesse a été reconnue juste par tous ses enfants. 

Jean évolue dans une ambiance de désolation, de deuil, Jésus, lui, dans celle de la joie, de la danse, des noces. Le comportement de Jean se caractérise par le jeûne, celui de Jésus par la fête. Et ce n’est pas contradictoire. Tous deux expriment l’œuvre de la « Sagesse» (c’est-à-dire de Dieu) mais ils parlent pour des temps différents, pour des circonstances différentes. Le temps de Jean était effectivement celui de la peine, celui de Jésus, celui de la joie.

La conversion au temps de Jean impliquait le jeûne et la pénitence. Au temps de Jésus elle devient accueil de l’invitation à la fête (Lc 14, 15; 17), découverte d’un trésor ou d’une perle sans prix pour laquelle on sacrifie joyeusement tout le reste (Mt 13, 44; 46) (15). Le temps de Jean est celui d’un pardon possible, à venir, lié au baptême. Le temps de Jésus est celui du pardon présent, réel, pour lequel le baptême dans le Jourdain n’est plus nécessaire. La nouveauté du temps de Jésus est radicale on ne peut « verser du vin nouveau dans de vieilles outres » (les vieilles formulations religieuses). « On ne peut coudre avec succès une pièce de drap neuf sur un vieil habit (Mc 2, 21; 22 paral.). Même le plus grand parmi les « hommes nés d’une femme » (Jean Baptiste) est désormais dépassé, démodé (Lc 7, 28, paral.). La rupture avec le passé est complète et définitive. Le passé est mort. Dieu a suscité un temps nouveau.

Le temps de Jean et le temps de Jésus sont radicalement différents parce qu’ils sont déterminés par deux événements à venir radicalement différents. Jean prophétise le jugement de Dieu, Jésus prophétise le salut de Dieu. Jean vit dans la perspective d’une immense catastrophe. Jésus vit dans la perspective magnifique du royaume. Jean est le prophète du malheur, Jésus est le héraut de la bonne nouvelle.

Comme tous les prophètes, Jésus avait déchiffré les signes des temps. Les événements de son époque l’avaient convaincu que le Royaume pouvait venir bientôt. Quels étaient ces événements?

Les signes des temps, pour Jésus, c’étaient, sans aucun doute, ses succès dans son activité parmi les pauvres et les opprimés, son oeuvre de libération. «Si c’est par le doigt de Dieu que je chasse les démons, alors, reconnaissez que le royaume de Dieu est arrivé au milieu de vous » (Le 11, 20).

Le fait même que la puissance de Dieu était à l’œuvre en Jésus et ses disciples, qu’elle couronnait de succès leur effort pour libérer ceux qui souffrent, était pour Jésus un signe des intentions profondes de Dieu. Le pouvoir de la foi permettait la réalisation de l’impossible. Les armées de Dieu gagnaient du terrain sur le royaume de Satan. La victoire n’était plus loin. Le royaume de Dieu apparaissait déjà. les saisissait déjà, prêt à les déborder de toutes parts. Le Royaume de Dieu à venir, et Faction libératrice de Jésus étaient deux événements « contemporains ». Le royaume, le pouvoir futur, influençaient déjà la situa:ion présente.

Les pharisiens désiraient qu’il produise un signe venant du ciel pour authentifier son oeuvre et sus paroles. Lui refusait de le faire. A la place, il désignait les signes sur cette terre (Mt 16, 1; 4. Le 12, 54 5b). En réponse à la question de Jean le Baptiste il dit « Retournez et dites à Jean ce que vous entendez et voyez . les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent...

(Mt 11, 4 ; 5).

La Bonté triomphe du mal. Dieu s’est repenti de son ancien projet. Il n’a plus l’intention de punir son peuple. Aujourd’hui il désire le sauver, Dieu lui-même a changé, la pratique, les paroles de Jésus en témoignent. chacun peut le constater à travers les signes des temps.

On a souvent dit que Jésus se faisait de Dieu une idée fondamentalement nouvelle, que le Dieu de Jésus est radicalement différent du Dieu de l’Ancien Testament (et même en réalité du Dieu qu’adorent la plupart des chrétiens), que sa pratique, sa conception du royaume n’ont été possibles que grâce à cette nouvelle image de Dieu.

Tout cela est parfaitement vrai, mais ce n’est pas de cette manière que Jésus se posait la question. Il n’a pas pris conscience d’avoir transformé l’image de Dieu. Il n’avait, en réalité, pas conscience du tout d’avoir une certaine image de Dieu. Simplement il était persuadé que Dieu lui-même avait changé. Le « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » avait désormais réalisé quelque chose de totalement neuf, sans précédent. Il s’était laissé lui-même émouvoir par la brebis perdue de la maison d’Israël. C’est ce que Jésus lui-même illustre par la parabole de la brebis perdue, de la pièce de monnaie perdue, et surtout celle du fils perdu (Lc 15, 1; 32). Toutes ces paraboles étaient autant de tentatives de Jésus pour faire découvrir à ses contradicteurs les signes du temps, les signes d’un Dieu ému de compassion, d’un Dieu qui a changé son état d’esprit, d’un Dieu qui fait du neuf!

 

C’est dans la parabole du fils perdu que cela apparaît le plus clairement. La première partie de cette parabole (Le 15, il; 20) cherche à montrer l’énormité du péché de ce fils, l’ampleur du tort qu’il cause à son père. Le retour à la maison prend alors une tournure tout à fait surprenante. D’abord à cause de ce que le Père ne fait pas il ne rejette pas son fils, ne le désavoue pas, comme le fils lui-même s’y attendait (v. 19) et comme le père était en droit de le faire. Il ne lui demande pas de faire amende honorable ou de restituer ce qu’il a dilapidé en prenant un travail de serviteur dans la ferme, ce à quoi l’auditoire de Jésus devait s’attendre. Il ne le punit pas, en aucune façon, ce qui va à l’encontre de toute notion de justice. Il ne le réprimande même pas, il n’exige pas d’excuses. On n’entend pas, sur les lèvres du père, un mot de pardon condescendant. Tout ce qu’il fait, c’est de se réjouir, d’ordonner une fête, une célébration.

Pourquoi? parce qu’il est profondément touché de compassion (v. 20). Son inquiétude pour son fils est telle que le seul fait de le revoir sain et sauf l’emporte sur toute autre considération et que cela suffit amplement comme motif de réjouissance. Le fils aîné, lui, fait longuement écho à ce que devaient être les sentiments du public auquel Jésus s’adressait, celui des scribes et des pharisiens (v. 2). Pour autant qu’ils le savaient, ce n’était pas là, la manière d’agir de Dieu.

Mais Jésus en était sûr quelle qu’ait pu être l’action de Dieu jusqu’alors, aujourd’hui, il avait entrepris d’accueillir le pécheur avec amour, de « faire du bien à ceux qui le haïssaient », de « bénir ceux qui le maudissaient » car, il est « bon pour les ingrats et les méchants » (Lc 6, 27; 28; 35). C’est la raison pour laquelle les malades étaient guéris, les pécheurs pardonnés. Il y reconnaissait le doigt d’un Dieu disposé désormais à pardonner à tous, librement et sans condition. Dieu avait tourné son regard vers l’homme, il s’était rendu attentif à ses besoins. Il était descendu de son trône — la plus haute situation de prestige — pour se faire proche, intime des hommes, des femmes, des enfants. Aujourd’hui chacun pouvait s’adresser à lui en disant « abba », Père.

La recherche de J. Jeremias a établi, sans erreur possible, que Jésus s’adressait effectivement à Dieu en employant ce mot « abba » et qu’il l’avait enseigné à ses disciples (Lc 11, 2). Cela, personne ne l’avait fait jusqu’alors. « Abba » ne signifie pas simplement « Père ». C’est un nom très familier, très intime, réservé au cercle familial. On pourrait à juste titre le traduire par «papa ». Quel contraste entre cette attitude et celle de l’homme qui n’approche Dieu que dans la crainte et les tremblements, qui garde Dieu à distance respectueuse, dans sa souveraineté et sa sainteté suprême!

Les succès emportés dans les guérisons, l’action libératrice, prouvaient à Jésus que Dieu communiait à la souffrance des hommes, qu’il avait choisi de vivre en solidarité paternelle avec eux, qu’il avait décidé d’utiliser sa puissance pour les servir. Et, lorsque les pharisiens refusaient de le croire, lorsqu’ils réclamaient un signe venant du ciel, Jésus ne pouvait leur donner que le «Signe de Jonas ». Que Jésus ait renvoyé à ce « signe de Jonas » est au-delà de toute discussion. Mais, ni Matthieu, ni Luc ne savent bien ce qu’il voulait dire. Tous deux se hasardent à nous en donner une explication. A cause du séjour de trois jours et trois nuits de Jonas dans le ventre de la baleine, Matthieu pense qu’il s’agit d’une allusion à la résurrection (12, 40 mais comparer 16, 1)

Luc, de son côté, estime que, de la même façon que Jonas est devenu un signe pour les habitants de Ninive, ainsi en est-il du fils de l’homme pour cette génération (Lc 11, 30). Mais, à coup sûr, ce qui est particulièrement clair dans l’histoire de Jonas, c’est que Jonas, comme les pharisiens, était rempli de colère (4, 1) à l’idée que Dieu « se laissait fléchir et qu’il n’était plus disposé à infliger le désastre dont il avait menacé la ville de Ninive» (3, 10). Jonas déclare

« Je sais que tu es un Dieu de tendresse et de compassion, lent à la colère, riche en miséricorde, éloigné du mal » (4, 2). Mais, Jonas, comme les pharisiens ne se fait pas à l’idée d’un Dieu qui prend les pécheurs en pitié (4, 1; 3). « As-tu quelque raison d’être en colère », lui demande Dieu, « N’ai-je pas raison de ressentir de la compassion pour Ninive... pour ces pauvres gens qui ne savent pas distinguer leur main droite de leur main gauche?» (4, 11).

C’est cela qui aurait dû servir de signe aux pharisiens. Dieu, de nouveau, comme au temps de Jonas, était saisi de pitié pour les petites gens. Dieu avait changé et c’est pourquoi les temps avaient changé. C’était un temps tout neuf, une rupture avec le passé, un temps qu’on ne pouvait comprendre que comme un nouvel «eschaton », un événement à venir nouveau et définitif; le temps du royaume des pauvres et des opprimés. Quiconque s’essaye à lire les signes de notre époque actuelle est amené à y reconnaître quelques similitudes frappantes. Nous vivons un temps nouveau, un temps qui, qualitativement, n’est pas tellement éloigné de celui de Jésus.

Après avoir traversé le temps de Jean, temps de la menace, de la catastrophe imminente, peut-être serons-nous capables d’avancer, avec l’aide de Jésus, et de lire les signes de notre libération dans les événements de notre époque, afin d’y reconnaître le nouvel « eschaton », le nouvel événement définitif, celui de la venue du Royaume de Dieu.

Mais nous avons encore certaines choses à clarifier à propos de la manière dont Jésus comprenait la relation entre ce royaume à venir et le désastre qui menaçait.

 

CHAPITRE XII

LA VENUE DU ROYAUME

En dépit de ce qui a été dit jusqu’ici, ou peut-être à cause même de ce qui a été dit jusqu’ici, certains seront peut-être tentés de croire que Jésus s’est fait du royaume une idée purement profane. Pourquoi y introduire la notion de Dieu? Il aurait été un homme profondément ému de compassion envers les pauvres et les opprimés, il aurait rencontré auprès d’eux un succès qui l’a amené à entrevoir l’imminence de la libération totale. Tout le discours sur Dieu qu’il a tenu ne serait alors qu’un langage religieux dans lequel, en homme de son époque, il a tenté de formuler son expérience. Heureusement, ou malheureusement, les faits ne peuvent confirmer cette opinion. La conviction de Jésus selon laquelle le royaume était tout proche, selon laquelle l’homme se trouvait à la veille de la libération, n’aurait pas pu être possible sans sa foi en Dieu.

Il n’est pas difficile de se rendre compte, si on prend en considération les valeurs extraordinairement élevées qui devaient régir le royaume, que l’avènement de ce dernier ne pouvait être rien d’autre qu’un «miracle ». Ce monde à venir est une utopie, c’est une réalité impossible. Mais, ce qui est impossible à l’homme est possible à Dieu. Jésus l’a cru et espéré.

Même si Jésus a imaginé le royaume sous la forme d’une maison ou d’une cité, jamais il n’a prétendu que ce serait lui ou quelqu’un d’autre qui le bâtirait (1). Le royaume ne peut que venir, il ne peut être bâti. Il ne peut découler, purement et simplement, de l’évolution des royaumes ou des sociétés que nous connaissons, quelles que soient leurs améliorations, leurs progrès dans l’avenir. L’homme d’Etat le plus puissant, le plus influent, le plus attentif ne saurait l’établir. Le pouvoir de ce monde, celui qui impose sa force, sa volonté, même en douceur, ne peut que produire une situation très éloignée de cette libération totale, de cette liberté que Jésus entrevoyait. Car on peut libérer le peuple de toute domination, mais on ne peut le forcer à être libre. Tout ce qu’on peut préparer, ce sont les conditions qui permettront à l’homme d’être libre, s’il le choisit. Le royaume en tant que tel ne peut être pleinement édifié, il sera reçu comme un don.

 Cependant Jésus semble bien avoir dit qu’il voulait « bâtir un temple nouveau » (Mc 14, 58 paral. Jn 2, 19); voir Gaston, pp. 242-243. Mais il est intéressant de noter que Marc a trouvé nécessaire d’ajouter que ce serait un Temple qui ne « serait pas construit de mains d’hommes », ce qui veut dire non seulement que ce Temple nouveau serait une communauté mais aussi que ce serait Dieu et non l’homme qui le bâtirait à travers Jésus.

Mais il y a un pouvoir capable de réaliser le miracle. Ce n’est pas mon propre pouvoir, ni celui d’un autre, mais c’est une puissance que je peux libérer en moi-même, que nous pouvons libérer en nous-mêmes. Ce pouvoir nous dépasse en tant qu’individus, mais il ne nous est pas totalement étranger. C’est le pouvoir qui est à l’oeuvre en toutes choses, dans l’homme et la nature. Beaucoup l’appellent Dieu. Peu importe comment on l’appelle. Parfois Jésus lui-même l’appelle Dieu, mais tout aussi souvent il y fait allusion sous d’autres mots. Les prophètes ne parlaient que de Dieu la parole de Dieu, les promesses ou la menace de Dieu... Jésus évoque, dans ses paroles, ses paraboles, la vie, la puissance à l’oeuvre dans la vie et le monde. Ce n’est qu’à de rares occasions qu’il trouve indispensable d’appeler Dieu par son nom. C’est une attitude très profonde, très révélatrice de la manière dont Jésus comprenait cette force toute-puissante qu’on exprime habituellement par le mot Dieu.

Nous avons déjà fait remarquer que ce pouvoir sans égal, capable de réaliser l’impossible est souvent appelé par Jésus pouvoir de la foi. C’est la foi qui libère en nous-mêmes une puissance qui est au-delà de nous-mêmes. C’est la foi qui permettait aux malades de guérir, aux pécheurs de se libérer de leur péché. Ainsi en sera-t-il du royaume, c’est la foi qui permettra son avènement Jésus n’avait de cesse, dans son activité, d’éveiller cette foi dans le royaume (Mc 1, 15). Il se sentait pressé d’aller de ville en ville prêcher cette bonne nouvelle (Mc 1, 38. Lc 4, 43). Pour la propager il instruisait ses disciples, il les envoyait à travers le pays (Mc 3, 14. 6, 7. Mt 10, 7. Lc 9, 2. 10, 9; 11). Ainsi la communauté primitive était-elle convaincue que le Royaume surgirait dès que la bonne nouvelle aurait été prêchée au monde entier (Mc 13, 10 paral.) Si on ne prêchait pas il ne pourrait y avoir de foi (Rom 10, 17). Et, le miracle du royaume n’aurait lieu que si la foi devenait suffisamment forte dans le monde.

Il y a danger à traduire cela en une espèce mystique de la foi. La foi n’est pas une sorte de pouvoir magique. La foi est une option décisive, directe en faveur du royaume de Dieu. C’est le changement (Metanoia en grec) auquel Jésus appelle, un changement de l’esprit et du coeur, une transformation radicale dans les convictions, l’engagement de l’homme « Cherche d’abord le royaume, mets-y ton coeur » (Mt 6, 33 paral.). «Mets ta foi dans le royaume pour y trouver consolation et récompense » (Mt 6, 4. 6, 18. Lc 6, 20; 25). « Amasse ton trésor auprès de Dieu, dans son royaume, là où est ton trésor, là est ton coeur » (Mt 6, 19; paral.). Passe d’une dépendance envers l’un ou l’autre des royaumes du temps présent à un service du royaume de Dieu à venir. Fais du royaume de Dieu la priorité de ta vie, bâtis tous tes espoirs sur lui. C’est un trésor caché, une perle précieuse, sur lui tu peux tout miser.

La foi c’est une réorientation radicale de la vie. Elle n’admet ni compromission ni demi-mesure. On ne peut choisir deux maîtres. On fait du royaume et de ses valeurs l’orientation fondamentale de sa vie ou on ne le fait pas. On reconnaît le royaume comme « eschaton », comme destinée de l’humanité ou on 1C refuse. La foi est une décision. Une attitude indécise, incertaine, ambigu~ ne saurait que traduire un manque de foi, elle ne pourrait être qu’inefficace.

Cependant, nous l’avons déjà fait remarquer, la puissance de la foi ne vient pas du seul fait qu’elle est affirmée fermement telle une conviction solidement ancrée. Sa puissance vient de la vérité de ce qu’on croit, de ce qu’on espère. Si le royaume de Dieu n’était qu’illusion, la foi ne pourrait rien produire. L’histoire est pleine de ces certitudes, solides mais illusoires, qui ont conduit l’humanité au bord du désastre. Mais, si le royaume de Dieu annoncé par Jésus, est vérité pour la vie, s’il est vérité pour l’homme, s’il est le seul qui puisse lui apporter épanouissement et satisfaction, alors, la foi en cette sorte de royaume pourra changer le monde, réaliser l’impossible. Le pouvoir de la foi c’est le pouvoir de la vérité.

La vraie foi n’est pas possible sans compassion. Le royaume auquel Jésus désirait voir ses contemporains accorder leur foi, était un royaume d’amour, de service, un royaume de fraternité humaine dans lequel chacun serait aimé et respecté pour la seule raison qu’il est un homme. Personne ne peut croire ou espérer en un tel royaume s’il n’a pas appris la compassion envers son prochain. Dieu désormais s’est révélé comme le Dieu de la compassion. Sa puissance est celle de l’amour. La compassion de l’homme pour l’homme libère le pouvoir de Dieu dans le monde, le seul pouvoir capable de produire le miracle du royaume.

Ce qui fera advenir le royaume, ce sera cette compassion du coeur, cette foi toute d’espérance. La foi d’aujourd’hui, l’espérance et l’amour (compassion) sont les semences du royaume de demain. La foi peut sembler aussi minuscule et insignifiante que la graine du moutardier (Mt 17, 20 paral.) mais, sans cette semence il n’y aurait pas la splendeur de l’arbre (Mc 4, 30; 32 paral.). La levure peut passer inaperçue, mais c’est elle qui fait lever la pâte dans toute sa masse (Mt 13, 33 paral.). Une foi sans compromission avec les valeurs et les intérêts du monde produira à coup sûr la plus riche des moissons (Mc 4, 3; 9 paral.). Le royaume sera un miracle, comme la nature elle-même est un miracle (Comp. Mc 4, 30-32 et Mt 17, 20 paral.).

Mais viendra-t-il ? Si la venue du royaume repose sur la foi de l’homme (et son espoir et sa compassion) comment être sûr que cette foi puisse jamais être suffisante pour lui permettre de surgir? La catastrophe ne surviendra-telle pas bien avant que la foi n’aie été répandue à travers le monde? Et même, si cette catastrophe est différée pour un temps, même si on peut espérer un nombre important de survivants, y a-t-il quelque garantie que la majorité des hommes puisse un jour parvenir à croire en ce royaume annoncé par Jésus? En réalité, que cette foi dans le royaume s’étende largement, relève tout autant du miracle que la venue du royaume elle-même!

Et pourtant, Jésus ne doute pas de cette venue du Royaume. L’incroyance persistante peut le retarder (Le 13, 6; 9) mais, à la fin il viendra. La catastrophe peut arriver, bien des catastrophes même, mais le royaume de Dieu aura le dernier mot (Mc 13, 7; 8 paral.). Finalement, le royaume viendra parce que, tôt ou tard, l’homme croira. Pourquoi? parce qu’il y a Dieu.

Croire en Dieu c’est croire que la bonté est plus puissante que le mal, que la vérité est plus forte que le mensonge. Croire en Dieu, c’est croire que, au bout du compte, la bonté et la vérité triompheront du mal et de l’erreur, que Dieu sera vainqueur de Satan. Quiconque pense que le mal l’emportera ou que la bonté et le mal s’affrontent en un combat incertain est un athée. Il y a une puissance pour le bien dans le monde, une puissance qui se manifeste dans les pulsions et les forces les plus profondes de l’homme, dans celles de la nature, une puissance qui, en dernière analyse est irrésistible. Si Jésus n’avait pas cru cela, il n’aurait rien eu à dire.

La foi dans le Royaume de Dieu n’est donc pas simplement une adhésion à certaines valeurs, soutenue par un vague espoir de les voir se réaliser un jour. C’est la conviction, quoi qu’il arrive, que le royaume arrivera. C’est cette conviction qui produira la venue du Royaume parce qu’elle est vraie. « La Vérité vous rendra libres » (Jn 8, 32).

Mais il n’y a rien dans tout cela qui puisse garantir l’instauration immédiate du royaume. Il se peut que la foi se répande rapidement à travers le monde et que nous découvrions soudainement ce royaume au milieu de nous, mais il se peut aussi bien, en tenant compte de ce que nous avons dit du royaume, que l’attente soit longue, très longue. Néanmoins Jésus lui-même espérait le royaume pour bientôt « Le royaume de Dieu est proche » (Mc 1, 15. Mt 4, 17. Lc 10, 9; il). En fait, il semble bien qu’il l’attendait du vivant même de ses contemporains «avant que cette génération ne passe » (Mc 10, 30 paral. 9, 1 paral.). L’évangile nous rapporte qu’il disait à ses disciples qu’ils n’auraient pas le temps de faire le tour des villes d’Israël avant l’avènement du fils de l’homme (Mt 10, 23).

Lorsqu’on prend en considération tous ces faits, l’urgence de la prédication, les thèmes des paraboles, on ne peut douter de l’espérance de Jésus en un événement très proche.

Cela ne veut pas dire qu’il ait affirmé savoir le jour et l’heure. Selon Marc il niait être en possession de quelque secret à ce sujet (Mc 13, 32). Mais il annonce, dans toutes ses paroles, une intervention de Dieu, soudaine et imprévue, telle celle du voleur dans la nuit ou l’illumination de l’éclair (Mc 13, 33; 37. Mt 24, 42; 44. 25, 13. Lc 12, 35; 40. 17, 24).

Parce que nul ne sait quand cela viendra, les gens seront saisis par surprise. D’où ces exhortations incessantes à la vigilance. Et, même si les premiers chrétiens ont cherché à y lire plus qu’il n’y avait d’écrit, il est clair que Jésus s’est opposé à toute forme de spéculation sur la date à partir des signes et des présages (Le 17, 20; 24).

Pourquoi alors Jésus a-t-il tant insisté sur la proximité du royaume?

Ce qu’on ne remarque pas, la plupart du temps, ce qu’on ne souligne pas assez, c’est que cette idée de la proximité de l’intervention divine n’était pas un apport original de la part de Jésus. C’était une croyance commune de l’époque. C’est elle qui avait conduit les esséniens au désert afin de s’y préparer. C’est elle qui inspirait les visions et les savants calculs des écrivains apocalyptiques. C’est elle encore qui faisait espérer aux zélotes le secours de Dieu qui leur assurerait la victoire sur les Romains afin d’instaurer le royaume en Israël. C’est encore elle qui pressait Jean Baptiste d’appeler le peuple à un baptême de repentance, annonce de l’intervention imminente de Dieu, du jugement d’Israël. En d’autres termes, l’attente, l’espérance avaient atteint en Israël un sommet d’intensité sans précédent. La situation était mouvante, on sentait la guerre fermenter, le changement était dans l’air. Serait-ce le temps de la victoire d’Israël, le temps du Messie, celui de la fin du monde?

Jésus, tout comme Jean, pressentait pour Israël la destruction dans un avenir proche. L’Evénement à venir, pour bientôt, c’était le désastre.

La réaction de Jean à cet avenir catastrophique avait été négative. Il fallait essayer de l’éviter ou, du moins, de sauver un petit nombre. Celle de Jésus apparaît positive. C’est le moment de la vérité. Cette menace du malheur imminent sera la chance unique pour hâter la venue du royaume. Cette perspective de la destruction totale lui donne la possibilité d’appeler à un changement radical et immédiat. « A moins que vous ne changiez vous serez tous détruits » (Le 13, 3; 5). Mais si vous changez... si VOUS accédez vraiment à la foi, le royaume viendra au lieu de la catastrophe.

Que cette situation de crise sans exemple ait fourni au peuple une chance exceptionnelle de se déterminer entre le royaume et la ruine, apparaît clairement dans les thèmes des nombreuses paraboles et discours. Ainsi, dans la parabole de l’intendant infidèle où la pointe du récit met en valeur le fait que, pour faire face à la perte totale de son bien, cet homme réagit immédiatement, sans hésitation et il assure ainsi son avenir (Lc 16, 1; 8). Tandis que, à l’inverse, le riche insensé se construit d’énormes greniers, mais perd du même coup tout ce qu’il a (Le 12, 16; 20). « A quoi sert à l’homme de gagner l’univers s’il vient à perdre sa vie?> (Mc 8, 36 paral.). Si les gens, et particulièrement les responsables, ne prévoient pas la catastrophe et ne réagissent pas en conséquence, ils seront pris de court, tout comme ce gardien trouvé endormi lors du passage du cambrioleur (Mt 24, 43) ou cet homme dont la maison s’est écroulée sous la tempête parce qu’elle avait été bâtie stupidement sur le sable (Mt 7, 24; 27). C’est maintenant le temps de se décider et d’agir, non seulement parce qu’il faut éviter la ruine définitive mais parce qu’il y a une alternative qui nous est offerte:

un trésor grandiose, une perle sans prix, un banquet fabuleux (Mt 13, 44; 46. Lc 14, 15; 24 paral.). S’attarder, c’est risquer de laisser passer une chance unique. Demain il sera peut-être trop tard.

La proximité du royaume ce n’est pas une certitude, c’est une possibilité. Jésus en était sûr, tout proche il y avait le royaume ou la catastrophe. Pour lui l’action imminente de Dieu, « l’eschaton » serait soit l’un, soit l’autre. C’est cela qui déterminait son époque, qui en faisait une époque de décision, d’action, l’époque d’une chance unique.

Toutes les références directes ou indirectes à la proximité de l’intervention divine confirment cette conclusion. Jésus ne cherche pas à consoler les pauvres par la perspective du royaume pour bientôt, il leur annonce, leur prophétise que ce royaume, quand il viendra, ce sera le leur. Mais il ne garantit pas que ce royaume est proche : «Avant que cette génération passe », si cette génération ne se repent pas, ce sera la catastrophe qui arrivera (Mc 13, 2; 4; 30. Le 13, 3; 5). D’une manière générale d’ailleurs, l’événement imminent dont il est question n’est pas celui du « Royaume » en tant que tel mais celui de la venue du « fils de l’homme » (Mc 13, 26 paral. 14, 62 paral. Mt 10, 23. 19, 28. 24, 37; 39; 44 paral. Lc 17, 24. 21, 36). Cette allusion à la venue du «fils de l’homme », que Jésus ait employé l’expression ou non (6), évoque l’intervention d’un juge (Mc 8, 38 paral. Mt 10, 32; 33 paral. 19, 28; 24; 37; 39 paral.). Peut-être « ce fils de l’homme à venir »désigne-t-il la même personne que « celui qui doit venir », c’est-à-dire le juge, dont parlait Jean Baptiste. En tout cas c’est bien d’un jugement dont il s’agit (Mt 24, 37; 39 paral.).

Dans les rares occasions où le royaume est présenté comme proche (Mc 1, 15. 9, paral. Mt 4, 17. Le 10, 11), le contexte montre clairement qu’il s’agit d’un avertissement concernant un jugement menaçant, un événement à l’issue incertaine. Ainsi ne nous présente-t-on pas Jésus disant « Réjouissez vous, le royaume de Dieu est proche », mais « Repentez-vous car le royaume est proche » (Mt 4, 17. Comp. Mc 1, 15 et Mt 3, 2). Toutes les allusions à l’événement imminent sont présentées sous forme de mise en garde.

On peut tirer la même conclusion à partir des thèmes de «l’urgence» dans les évangiles. A cause de cette urgence extrême pour la prédication missionnaire, il n’y aura pas place pour le prédicateur qui regardera en arrière après avoir mis la main à la charrue (Lc 9, 62). On n’aura pas le temps d’aller chez soi pour enterrer son père, c’est-à-dire pour attendre qu’il meure (Lc 9, 59; 60 paral.). Pas de temps à perdre en politesses avec ses amis et parents (Lc 9, 61. 10, 4). On voyagera sans charges inutiles (Lc 9, 3. 10, 4 paral.). L’urgence de la tâche réclame qu’on laisse tout tomber immédiatement, qu’on laisse là filets, travail, maison, famille, pour marcher sur les traces de Jésus annonçant le royaume de Dieu (Mc 1, 20 paral. 10, 28 paral.). Pourquoi?

Parce qu’Israèl allait à sa perte. Si on avait eu la garantie d’un royaume glorieux pour un proche avenir, il n’y aurait eu aucune nécessité de lancer cette campagne de prédication. Mais il n’y avait pas de temps à perdre. Dans les circonstances du moment, la seule manière d’empêcher Israël de plonger tête baissée dans le désastre, c’était de l’appeler à un changement radical du coeur, à un changement assez profond pour permettre au royaume de surgir à la place de la catastrophe.

C’est vrai que, même si on pouvait espérer le royaume au lieu de la catastrophe, on n’aurait pu éviter, à ceux qui n’auraient pas appartenu à ce royaume, l’expérience d une catastrophe personnelle, individuelle. Ils se seraient retrouvés dans les «ténèbres extérieures » (Mt 8, 12. 22, 13. 25, 30), démunis de tout ce qu’ils avaient amassé durant leur vie. Tous ceux qui se seraient reposés sur l’argent, le prestige, la solidarité de groupe, le pouvoir pour y trouver bonheur et sécurité, découvriraient que tout cela n’avait plus cours dans le monde nouveau du royaume. Cela représenterait pour eux l’expérience d’une ruine totale, d’une perte de tout ce qui avait donné sens à leur vie, d’une destruction de leur propre personnalité. Ils ne seraient pas, à proprement parler, exclus du royaume, ils s’en seraient exclus eux-mêmes.

Parfois cette catastrophe personnelle, dans les évangiles, est décrite par l’expression « être jeté dans les ténèbres extérieures» ou « jetés dans le feu de la Géhenne ». La Géhenne désignait une vallée à l’extérieur de Jérusalem. Elle était bien connue pour avoir été l’endroit où, quelques siècles auparavant, s’était commis le plus odieux de tous les forfaits : on y avait brûlé des enfants en sacrifice aux dieux païens (Il chron. 28, 3. 33, 6. Jer 7, 31).

C’était le lieu le plus profané, le plus contaminé, le plus abject qu’on puisse imaginer. Il était devenu le lieu de la décharge publique de la ville. Comme toutes les décharges, c’était devenu un endroit malodorant, malsain, lieu de décomposition lente, où les vers et le feu qui couve achèvent leur oeuvre de destruction et de corruption. C’était Le pire sort qu’on puisse imaginer que d’être jeté dans ces ordures rougeoyantes de la « Géhenne» pour y pourrir progressivement. C’est là que se trouve l’origine de l’imagerie chrétienne et juive de l’enfer.

Encore faudrait-il noter que, dans cette image, ce sont les « vers » qui ne meurent jamais, et le « feu » qui demeure, perpétuel, éternel... Tout le reste dans la Géhenne meurt, se décompose, disparaît. La Géhenne est l’image de la destruction complète, l’extrême opposé de la vie. Si Jésus s’est réellement servi de cette image, c’est cela qu’il avait en tête. « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps mais ne peuvent tuer l’âme; craignez plutôt celui qui peut détruire le corps et l’âme dans la Géhenne » (Mt 10, 28). L’enfer c’est la destruction de l’âme, ou de la personnalité totale d’un homme, ce que le livre de la Révélation appelle la seconde mort (2, il ; 20. 6, 14. 21, 8). En ce sens, certaines personnes sont déjà mortes. «Laisse les morts enterrer leurs morts »(Mt 8, 22 paral.). Très peu d’entre elles trouveront leur route vers la vie véritable, authentique « Entrez par la porte étroite, car la route qui mène à la destruction est large et aisée et beaucoup la prennent; mais c’est une porte étroite, un chemin difficile qui mène à la vie et peu la prennent» (Mt 7, 13; 14). Sous l’influence de la notion grecque de l’immortalité de l’âme, les chrétiens, plus tard, en vinrent à imaginer la «Géhenne », l’enfer, comme un lieu de souffrance éternel pour les âmes désincarnées et indestructibles.

Mais, ce n’était pas d’abord cette menace d’une catastrophe personnelle pour beaucoup qui rendait la mission de Jésus si urgente. C’était cette catastrophe politique et sociale vers laquelle s’engouffrait Israël tout entier, pêle-mêle, innocents ou coupables. Car les innocents sont rarement épargnés dans un massacre (Mc 13, 14; 20). Déjà il leur avait conseillé de prendre la fuite pour sauver leur vie, de « s’échapper dans Les montagnes » (Mc 13, 14; 16). Mais l’urgence, c’était dans l’immédiat d’empêcher ce drame (7) en provoquant tout le monde à saisir la chance offerte d’orienter sa vie vers le royaume de Dieu.

Dans les faits, nous le savons, ce fut la catastrophe qui advint et non pas le royaume. En 70 les Romains détruisirent Jérusalem et le Temple. En 135 ils mirent un comble à la tragédie en détruisant la nation elle-même et en expulsant Les Juifs de Palestine. Ce fut un massacre sans pitié.

Jésus ne s’est pas trompé, il a échoué, ou plutôt le peuple l’a fait échouer. Une chance unique a été perdue. Mais ce n’est pas la fin. Il y aura une autre chance, d’autres chances, parce que le royaume de Dieu viendra, en définitive, parce que Dieu aura le dernier mot. Les premiers chrétiens adaptèrent la prophétie de Jésus, tout naturellement, au nouveau jeu des circonstances où ils se trouvaient plongés.

Le message de Jésus, comme celui de tout prophète n’est pas intemporel. Mais, il met en valeur quelque chose de l’homme et de Dieu qui, fondamentalement et définitivement, est vrai; quelque chose qui peut être ré-interprété en d’autres époques et d’autres lieux. Dès que ce message fut reçu à l’extérieur de la Palestine, dans une situation différente de la sienne, et spécialement, dès que les Romains eurent détruit la nation juive, on prit conscience qu’il fallait l’adapter à d’autres situations ou plutôt à toutes, à chacune des situations. C’est ce qui fut fait à travers ce qu’on appelle une lecture « apocalyptique» du message. Ce n’est pas notre propos dans ce livre de discuter des mérites ou des inconvénients de cette évolution, mais simplement de noter que c’est ainsi que procédèrent les évangélistes par rapport au message de Jésus.

Nous pouvons repérer les commencements de cette évolution dans l’évangile de Marc, avant même la destruction de la nation juive «Ce que je vous dis, je le dis à tous » (Mc 13, 37) l’événement définitif, déterminant, l’eschaton devient un événement, pour tous, un événement supra historique qui se distingue de la catastrophe concrète, historique, politique qui menace (Mc 13, 7; 10; 29). A la façon typique des apocalypses, c’est alors l’image d’un jugement pour le dernier jour qui est employée. La menace se situe dans un au-delà de l’histoire, son but est moralisateur, elle s’adresse désormais à chacun des individus plutôt qu’à la société toM entière.

C’est Matthieu qui pousse cette évolution le plus loin, c’est lui qui propose avec le plus d’insistance cette perspective du dernier jour, du jour du jugement, jour de la récompense, jour du châtiment.

Mais, ce que Jésus avait à dire à propos du dernier jour n’était pas apocalyptique, c’était un avertissement prophétique. Si nous voulons retrouver ce que Jésus voulait dire à son peuple de son temps, avant le christianisme, il nous faut «désapocalyptiser » les évangiles.

 

CHAPITRE XIII

POLITIQUE ET RELIGION

Le fait le plus sûr, le mieux attesté de l’histoire de Jésus de Nazareth est celui de son procès, de sa condamnation, de son exécution par le procurateur romain Ponce Pilate, sous l’accusation de haute trahison. Cela n’en fait pas un cas unique des milliers de Juifs, rebelles, révolutionnaires, ont été crucifiés à cette époque par le gouvernement romain de Palestine.

Les Juifs, dans leur ensemble, étaient opposés au pouvoir romain et un certain nombre, nous l’avons vu, était déterminé à le renverser pour restaurer le royaume d’Israël. Jésus a été déclaré coupable de s’être engagé dans ce type de conspiration et de s’être prétendu le vrai roi des Juifs, l’héritier du royaume, ce que les Juifs avaient coutume d’appeler le « messie ».

Nous avons trouvé cet homme incitant notre peuple à la révolte, faisant opposition au versement de l’impôt à César, prétendant être le christ (Messie), le roi (Le 23, 2).

L’inscription surmontant la croix (Roi des Juifs) ne laisse aucun doute sur l’accusation qui pesait sur lui.

Etait-il ou n’était-il pas coupable? A-t-il poussé le peuple à la révolte? S’est-il opposé au paiement de l’impôt aux Romains? S’est-il présenté comme le roi ou le messie appelé à gouverner Israël à la place de Hérode, Pilate, César? A-t-il entrepris de renverser le gouvernement?

Certains maintiennent que, au moins aux yeux de l’autorité romaine, il était effectivement coupable. Il aurait en effet prétendu être le messie et désirait lancer une révolution violente pour balayer l’impérialisme romain. On avance, pour appuyer cette opinion, que Jésus était profondément engagé dans la politique de son époque, qu’il était à l’origine d’un mouvement politico-religieux proche de celui des zélotes. On souligne fortement les similitudes entre Jésus et les zélotes l’un des douze, nous fait-on remarquer, était connu sous le nom de Simon le zélote (Le 6, 15. Act. 1, 13). On prétend que Pierre Judas et même les fils de Zébédée devaient appartenir à ce mouvement. D’ailleurs, nous rappelle-t-on, quelques années après la mort de Jésus, l’un des chefs des pharisiens, désirant donner sa chance au mouvement de Jésus, le présente comme un mouvement de libération comparable à celui des zélotes ou à celui de Judas le Galiléen (Ac 5, 34; 39). Et, plus tard, lors d’une des étapes de ses voyages missionnaires, Paul, a été pris à tort pour un chef révolutionnaire juif bien connu qui serait venu d’Egypte (Ac 21, 37; 38).

A l’opposé, certains maintiennent que Jésus était tout a fait innocent par rapport à ces accusations politiques. Il n’aurait pas poussé le peuple à la révolte il leur recommandait de payer l’impôt, c’était un pacifiste, il se réclamait d’un messianisme, d’une royauté «spirituelle ». On assure que Jésus n’avait rien à voir avec la politique de son temps, que le message qu’il prêchait était purement spirituel et religieux et que les accusations politiques qui ont pesé sur lui ont été fabriquées de toutes pièces par les Juifs qui désiraient s’en débarrasser.

La Vérité ne réside pas en une sorte de voie moyenne entre deux opinions extrêmes. En réalité, ces deux points de vue sont anachroniques. Tous deux introduisent dans la lecture de la situation et des événements des notions postérieures à l’époque de Jésus.

Les Juifs ne faisaient aucune distinction entre le politique et le religieux. Des événements que nous classons aujourd’hui sous les étiquettes de politique, social, économique, religieux, étaient ressaisis comme un tout relié à Dieu et à sa loi. A l’époque, un problème purement profane est une réalité proprement inconcevable. Un simple coup d’œil sur l’Ancien Testament suffit pour nous en convaincre.

 Néanmoins, il ne nous est pas interdit, après coup, d’apprécier tel ou tel événement selon notre définition du poli. tique, à condition de nous souvenir que, pour le Juif de l’époque, cet événement était appréhendé dans le cadre de la vie religieuse. En ce sens, on peut dire que les relations entre Israël et le pouvoir impérial romain appartiennent au domaine politique, ou si on veut au domaine politico-religieux. 

Si Jésus s’est différencié des zélotes en cette matière, ce ne peut être, en aucune façon, simplement par une volonté de se tenir en dehors de la politique. Car pour le Juif, cette question politique est aussi une question religieuse, tout croyant se devait d’avoir une opinion sur ce problème, tout comme il se devait d’avoir un avis sur la pratique du sabbat ou du jeûne (voir Mc 12, 13; 17 paral.).

Jésus désirait voir le peuple se libérer de l’impérialisme romain tout autant que les zélotes, les pharisiens, les esséniens ou quiconque d’autre en Israël. Les auteurs évangéliques ne portent pas un intérêt particulier à cette question parce qu’elle ne concerne pas directement leurs lecteurs qui vivaient hors de Palestine et que, par ailleurs, après la chute de Jérusalem en 70 il n’y avait plus d’issue possible. Mais Luc, qui veut s’appuyer sur des sources de première main (Lc 1, 1; 4), utilise un document qui doit avoir été écrit en Palestine avant la chute de Jérusalem. Les exégètes l’appellent le « Proto-Luc ». Ils prétendent que beaucoup de passages de l’évangile de Luc ont été rédigés à partir de cette source. Et, ceci est intéressant pour nous, ce « Proto-Luc », contrairement à la plupart des autres sources, fait constamment référence à la libération politique d’Israël.

Dans le «Proto-Luc », tous les personnages qui apparaissent, lors de la naissance de Jésus ou dans les récits de l’enfance, nous sont présentés comme « ceux qui attendent la libération de Jérusalem » (2, 38) ou la « consolation d’Israël »(Le 2, 25). La prophétie de Zacharie (le benedictus) parle du Dieu d’Israël qui «apporte la libération à son peuple » (1, 68) « afin que nous le servions sans crainte, délivrés de la main de nos ennemis » (Lc 1, 74)... L’espérance, l’espoir exprimés c’est bien que Jésus sera « celui qui délivrera Israël » (Lc 24, 21) de la main de ses ennemis, c’est-à-dire des Romains (comp.19, 43).

Jésus a entrepris de combler cet espoir politico-religieux, mais pas à la manière des zélotes. Jésus a entrepris de libérer Israël en le persuadant de se changer lui-même. Sans un changement du cœur, à l’intérieur d’Israël lui-même, la libération quelle qu’elle soit resterait impossible. Cela avait été le message de tous les prophètes, y compris celui de Jean Baptiste. Jésus se situe dans la droite ligne du prophétisme, engagé dans les affaires politiques, exactement de la même façon que tous ses prédécesseurs.

Mais, quel changement, à ses yeux, pouvait donc apporter la libération à Israël ? Selon le « Proto-Luc », en particulier, Jésus rencontra d’énormes difficultés à persuader les Juifs de Palestine que leur attitude, faite de ressentiment et d’amertume, était une attitude suicidaire. Il leur demandait de lire les signes des temps (12, 54; 56), de savoir les interpréter (Lc 12, 57) au lieu de se fier à ce que leur disaient les zélotes et les autres. Ces signes étaient ceux d’une catastrophe imminente « Les nuages s’accumulent à l’ouest » (12, 54). C’est dans le «Proto-Luc » que la catastrophe est dépeinte avec le plus de clarté et de précision comme une défaite militaire pour Israël « Jérusalem sera encerclée par ses ennemis »(19, 43), c’est-à-dire par les armées (21, 20) et les «Aigles »romains se rassembleront sur sa carcasse (17, 37) . C’est une évaluation de la situation totalement divergente de celle des zélotes. « A moins que vous ne changiez, vous serez tous détruits » (Lc 13, 3 ; 5).

Parce que les Juifs n’avaient pas le rapport de force pour réduire les Romains sur le terrain militaire, parce qu’ils ne pouvaient l’emporter sur leurs adversaires, la seule issue raisonnable qui leur restait était de se réconcilier avec eux (Lc 12, 58). Pour Jésus, la seule manière de se libérer de ses ennemis, c’était de les aimer, de faire « du bien à ceux qui nous haïssent », de « prier pour ceux qui nous maltraitent » (Lc 6, 27; 28).

Non pas qu’il recommandait de se résigner à l’oppression des Romains, ou d’essayer de les récupérer sournoisement par un excès de gentillesse; mais il voulait atteindre le mal à sa racine, attaquer la cause de toute oppression et domination l’absence de compassion de l’homme pour l’homme. Si le peuple d’Israël devait continuer à vivre dans la même attitude, était-il sûr que le renversement du pouvoir romain le rendrait plus libre qu’auparavant? Si les Juifs continuaient à vivre pour les valeurs de ce monde argent, prestige, solidarité de groupe, pouvoir, l’oppression romaine ne serait-elle pas remplacée par une oppression équivalente, tout aussi inhumaine même si elle était juive?

Jésus a été, de façon bien plus authentique que les zélotes, engagé dans la libération du peuple. Eux désiraient un simple changement de gouvernement. Lui désirait un changement qui aurait affecté tous les secteurs de la vie, qui aurait atteint au plus profond, les bases mêmes de la société, qu’elle soit juive ou romaine. Lui, Jésus, entrevoyait un monde qualitativement différent le Royaume de Dieu. Il ne voulait pas se satisfaire du passage d’un Royaume de ce monde à un autre Royaume de ce monde. Ce n’était pas cela la libération.

Jésus a vu ce que nul autre n’avait été capable de voir il y avait plus encore d’oppression, d’exploitation de la part du judaïsme lui-même que de la part de l’étranger. La classe moyenne juive, tout en étant en rébellion contre Rome, opprimait sans vergogne les pauvres et les sans culture. Le peuple avait à souffrir plus, bien plus de l’emprise des scribes, des pharisiens, des zélotes, que de celle des Romains. La protestation contre l’envahisseur romain n’était qu’une hypocrisie. Cela explique la réplique fameuse à la question sur l’impôt a César.

En pratique le pouvoir romain se traduisait par l’impôt romain. Pour beaucoup de Juifs, payer l’impôt aux Romains, c’était donner à César ce qui appartenait à Dieu, en clair, l’argent et la propriété d’Israël. Mais, pour Jésus tout cela n’est que théorie, excuse hypocrite pour masquer l’avarice, un moyen d’échapper au problème réel.

Est-il permis oui ou non de payer le tribut à César? Devons-nous payer ou ne pas payer?  Mais lui, connaissant leur hypocrisie, leur dit «Pourquoi me tendez-vous un piège? Apportez-moi une pièce d’argent que je la voie! »  Ils en apportèrent une.  Jésus leur dit «Cette effigie et cette inscription de qui sont-elles ? » Ils lui répondirent « De César.» Jésus leur dit « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » Et ils restaient à son propos dans un grand étonnement (Mc 12, 14; 17) TOB.

La réponse de Jésus révèle non seulement l’hypocrisie, la fausseté de la question, mais aussi la motivation profonde qui anime ses interlocuteurs le goût de l’argent. Ceux qui posent la question sont en possession eux-mêmes de cet argent romain. Ces pièces étaient considérées comme la propriété personnelle du chef d’Etat qui les avait frappées (. Lune des premières choses que firent les zélotes après avoir repoussé les Romains, en 66, fut de frapper de nouvelles pièces de monnaie « pour la libération de Sion » ou « Liberté de Sion »). Ces pièces portaient, frappés, le nom et l’image de César. Ce n’était pas l’argent de Dieu mais celui de César! Si les pharisiens refusent de rendre à César ce qui lui appartient, ça ne peut être que par amour de l’argent. S’ils désiraient vraiment rendre à Dieu ce qui lui appartient, qu’ils vendent ce qu’ils ont, qu’ils le donnent aux pauvres, qu’ils abandonnent leur appétit du pouvoir, du prestige, de l’avoir.

Pour Jésus, le véritable problème est celui de l’oppression elle-même et non le fait qu’un païen romain ait eu l’audace d’opprimer le peuple choisi de Dieu. La racine de cette oppression c’est l’absence totale de compassion de l’homme pour l’homme. Ceux qui souffrent de cette présence romaine comme d’une oppression mais qui ferment discrètement les yeux sur leur propre comportement envers les pauvres, manquent de compassion tout autant, sinon plus que les Romains qu’ils dénoncent. Vu sous cet angle, l’obligation de payer ses impôts au gouvernement romain plutôt qu’au gouvernement juif, le sentiment pénible de voir ses convictions religieuses offensées à l’occasion par l’intrus païen, est de peu de poids en comparaison du fardeau supporté par le pauvre, le pécheur, de la main même de son compatriote riche et bien-pensant. L’un et l’autre méritaient d’être abolis, mais Jésus était plus sensible à la souffrance du pauvre et du pécheur. Plutôt que de souligner l’oppression romaine, ils insistait sur celle des pharisiens et des sadducéens (et par le fait même sur celle des zélotes).

Ce faisant Jésus n’évite pas le problème politique. Car, comme le fait remarquer Segundo, « situer la dimension politique, à l’époque de Jésus, au niveau des structures de l’empire romain, parce que cet empire ressemble à nos empires politiques modernes.., c’est commette un anachronisme

La vie politique, explique-t-il, l’organisation sociale des foules juives, leurs fardeaux et leur oppression... dépendaient beaucoup moins de l’empire romain que des règlements théologiques sécrétés par les groupes de scribes et de pharisiens. Ce sont eux, et non les Romains, qui chargeaient le faible de fardeaux insupportables.., établissant ainsi les véritables structures politiques d’Israël. Et, par voie de conséquence, cette contre théologie que Jésus présentait s’avérait bien plus politique que toute autre déclaration ou activité contre l’empire romain .

En outre, le combat des zélotes n’avait rien à voir avec une authentique libération. Leur lutte exaltait la supériorité de la nation juive, de la race juive, la suprématie de la culture et de la religion juives. La vraie libération pour Jésus passait par la défense de l’homme en tant qu’homme aimer son ennemi c’est vivre en solidarité avec tout homme, prendre le parti de l’homme parce que c’est un homme.

Aussi cette révolution attendue par Jésus est-elle bien plus radicale que tout ce que les zélotes et les autres prévoyaient. Tous les aspects de la vie, politiques, économiques, sociaux, religieux, sont fondamentalement questionnés par Jésus et retournés. Les idées courantes sur le droit et la justice sont dénoncées elles manquent d’amour et sont, par conséquent contraires à la volonté de Dieu. C’est ce qu’on retrouve par exemple dans la parabole des «ouvriers de la dernière heure» et celle du < fils prodigue » (Mt 20, 1; 15. Lc 15, il ; 32). Les ouvriers qui ont travaillé toute une «longue journée » sous le « poids de la chaleur» se plaignent parce que les autres, ceux qui n’ont travaillé qu’une heure, reçoivent le même salaire. N’ont-ils pas raison de dénoncer cette attitude malhonnête, injuste, immorale? Il ne semble pas. Le denier qu’ils reçoivent est un salaire juste pour une journée de travail. Ils sont tombés d’accord là-dessus. Mais l’employeur, comme Dieu, s’est trouvé ému devant tous ces chômeurs rassemblés sur la place du marché et, considérant leur sort et celui de leur famille il les a embauchés pour le reste de la journée. Il les a payés, non pas en rapport avec le travail accompli, mais en rapport avec leurs besoins et ceux de leur famille. Si les autres protestent c’est parce qu’ils ne partagent pas cette compassion de l’employeur. Leur « justice» comme celle des zélotes, et des pharisiens est sans amour (Il existe une parabole très ressemblante dans le Talmud de Jérusalem (autour de 325). Mais la différence de toute première importance est que dans la parabole rabbinique, la notion de « Justice »est sauvegardée par le fait que le travailleur qui n’a travaillé que deux heures est censé avoir fait plus de travail durant ce laps de temps que les autres durant toute la journée). Ils envient la chance des autres, comme Jonas, ils regrettent la compassion, la générosité de Dieu envers tous.

De la même façon, dans la parabole du Fils prodigue, l’aîné, celui qui fidèlement a travaillé pour son père durant des années, qui jamais n’a désobéi à ses ordres (comme les zélotes et les pharisiens) s’indigne, lorsqu’il entend dire que le Père a tué le veau gras et qu’il s’apprête à célébrer le retour de son pécheur de frère. L’aîné ne partage pas la compassion du père pour le fils perdu. Ce qu’il ressent c’est l’injustice de son père.

Si l’on devait employer les catégories de «politique » ou de « religieux » au sens où on les emploie aujourd’hui, il nous faudrait dire que Jésus ne reproche pas aux zélotes d’être trop « politiques », il leur reproche, tout comme aux pharisiens, aux esséniens, d’être trop « religieux ». Les zélotes étaient fanatiquement religieux. C’est leur zèle pour la loi de Dieu qui les avait conduits à exécuter les Juifs qui trahissaient leur religion (et par conséquent leur nation), à prendre les armes contre l’envahisseur païen. Ils aspiraient à suivre l’exemple de Pinehas connu et honoré pour avoir tué un Juif qui avait couché avec une femme païenne (Nom. 26, 6; 13). C’était encore le fanatisme religieux qui amenait les pharisiens à persécuter et opprimer le pauvre et le pécheur. La haine des esséniens pour les Juifs impurs était une haine d’inspiration religieuse.

Il nous est difficile d’imaginer le choc produit par une parabole comme celle du publicain et du pharisien (Lc 18, 9; 14). Le pharisien nous est dépeint comme un homme de religion exemplaire, accomplissant la loi au-delà même de ce qu’elle exigeait il jeûnait deux fois par semaine. On ne nous dit pas que c’était un hypocrite. Il ne cherche même pas de récompense pour sa vertu il en remercie Dieu. Le voici auprès d’un publicain, un collecteur d’impôts qui certes demande le pardon de Dieu mais qui ne cherche pas à rectifier son chemin, à restituer tout ce qu’il a volé... Le verdict de Jésus entre ces deux hommes a dû passer pour un véritable outrage à la morale c’est le pécheur qui est agréable à Dieu et l’homme de la vertu qui est rejeté. Pourquoi? Parce que le pécheur ne s’est pas élevé et que l’homme vertueux l’a fait. Le pharisien s test cru autorisé à se regarder comme supérieur aux autres hommes, « je ne suis pas comme le reste des hommes, pas comme le collecteur d’impôts là-bas, par exemple »... Ce n’est pas tant une question d’orgueil qu’une incapacité à partager la compassion de Dieu pour l’homme. Sans compassion toutes les pratiques religieuses, toutes les croyances sont inutiles et vides (1 Cor. 13, 1; 3). Sans compassion toutes les politiques sont oppressives, même les politiques révolutionnaires.

Dans la société de cette époque, la religion était l’une des causes fondamentales de l’oppression, de la discrimination, de la souffrance — cette religion sans cœur des pharisiens, sadducéens, esséniens, zélotes. Et rien n’est plus imperméable au changement que le zèle religieux. La piété, les bonnes oeuvres de l’homme de devoir, de l’homme religieux lui donnent l’impression que Dieu est de son côté. Il n’a besoin ni de la miséricorde de Dieu ni de son pardon. Ce sont les autres qui en ont besoin. A l’inverse, le pécheur est bien Conscient de son besoin désespéré de pitié et de pardon (Lc 18, 13), de la nécessité de changer sa vie. Et, lorsque le pardon est offert à cet homme qui se sait lourdement endetté, sa reconnaissance et sa joie sont extrêmes (Lc 7, 41; 43; 47). Jésus a, lui, vite découvert que c’était l’homme de devoir, davantage que le païen romain ou le pécheur, qui faisait obstacle à la venue du royaume de la libération totale.

Jésus avait dû observer cela dès les premières réactions des gens aux prophéties de Jean le Baptiste.

Ce sont les hommes de la religion qui ont refusé d’accepter la perspective de la destruction d’Israël (Mt 21, 25 ; 26; 32). Pourquoi Dieu aurait-il désiré les punir, eux, et non pas les pécheurs et les païens ? Tandis que les pécheurs, de leur  côté se sont attroupés autour de Jean pour réclamer le baptême, car ils n’avaient aucune raison de douter de l’imminence du désastre. Après tout ils savaient bien qu’ils étaient pécheurs.

Comme Jésus le remarque les hommes de cette religion sont de ceux qui disent oui à Dieu et lui promettent obéissance (Mt 21, 28; 31) mais qui, au moment de la crise, lorsque se présente le royaume d’amour, de fraternité, refusent de se joindre à la fête (comme l’aîné des deux fils dans la parabole de Le 15, 28). Ils se trouvent des excuses (comme les invités au banquet Le 14, 16; 24.). Tandis que les prostituées, les pécheurs, ceux qui avaient tout d’abord répondu négativement à Dieu, eux, au moment de la crise, lorsque Jésus révèle la compassion et le pardon de Dieu, sont présents tout disposés à accueillir le royaume.

A coup sûr, la chose la plus surprenante des évangiles est cette attitude de Jésus prêchant un royaume politico-religieux dont les hommes de religion (zélotes, esséniens, pharisiens, sadducéens) se trouvent exclus, ou plutôt dont ils se sont eux-mêmes exclus.

Selon saint Matthieu, Jésus affirmait que «les collecteurs d’impôts, les prostituées, trouvent la route du royaume et vous pas » (Mt 21, 31). Cela dû passer pour une sorte de violation de toute justice que les «fils du royaume » puissent être laissés dehors (Mt 8, 12 paral.), tandis que les ennemis de Dieu, les pécheurs et les païens se ruaient et se pressaient à l’intérieur. C’est sans doute la signification première de cette déclaration énigmatique de Jésus 

« La loi et les prophètes vont jusqu’à Jean. Depuis lors, la bonne nouvelle du royaume de Dieu est annoncée et tout homme déploie sa force pour y entrer» (Lc 16, 16) TOB.

Depuis les jours de Jean le Baptiste jusqu’à présent, le royaume est assailli avec violence (soumis à la pression). Ce sont des violents (ceux qui forcent leur route pour entrer) qui l’arrachent. Tous les prophètes, en effet, ainsi que la loi, ont prophétisé jusqu’à Jean » (Mt 11, 12).

La violence dont il est question, ce n’est pas celle du sang versé ou des armes. C’est celle qui consiste à ne pas employer les chemins ordinaires la loi et les prophètes. L’image est celle d’une foule (tout le monde, n’importe qui) s’engouffrant dans la ville, illégalement, au scandale du bon citoyen (pharisien).

Cette proximité de Jésus avec les pécheurs, au nom même de Dieu, sa conviction que ceux-là avaient reçu l’approbation de Dieu et non pas les autres, sont autant de violations de tout ce que signifiait la religion, la vertu, la justice, Dieu lui-même. Mais le projet de Jésus n’était pas celui d’une renaissance religieuse, c’était celui d’une révolution, révolution dans la religion, dans la politique, dans tous les domaines de la vie.

Il est impossible qu’à son époque on l’ait imaginé comme un homme éminemment religieux évoluant au-dessus des éclaboussures de la politique et de la révolution.

Il a dû passer pour un homme irréligieux jusqu’au blasphème qui, sous le manteau de la religion, sapait les valeurs sur lesquelles la religion, la politique, l’économie, la société étaient basées. C’était un homme dangereux, un révolutionnaire subtilement subversif.

Qu’est-ce que les Romains ont pu penser de tout cela? Ont-ils considéré qu’il ne s’agissait là que d’une obscure querelle entre indigènes d’opinions diverses en cette colonie particulière? En fait, le problème est-il seulement monté jusqu’à eux?

Jésus désapprouvait l’oppression romaine tout autant que les autres Juifs, mais pour des raisons différentes. Ce qu’il désapprouvait c’était leur manière de « faire sentir leur autorité », de « l’imposer à leurs sujets » (Mc 10, 42). Mais il envisageait le changement par la transformation d’Israël de sorte qu’Israël puisse présenter, comme un exemple vivant, les valeurs et les idéaux du royaume. Il n’a pas pensé que proposer le Royaume de Dieu immédiatement et directement aux Romains aurait pu les éveiller à la compassion et à la foi nécessaire.

Mais, Jésus ressentait, à l’occasion, la nécessité d’interpeller les Juifs qui collaboraient avec Rome les chefs des prêtres, les anciens, les meneurs du peuple, ceux qui appartenaient au parti des sadducéens. Jusqu’ici, Jésus avait critiqué les hommes de la religion, particulièrement les scribes et les pharisiens; maintenant il se devait de rencontrer les hommes du pouvoir, les autorités juives de Jérusalem. Non pas d’abord parce qu’ils collaboraient avec Rome, mais parce qu’ils exploitaient le pauvre. Nous devons maintenant prendre en compte cette confrontation, celle qui l’a conduit à mourir de mort violente.