CHAPITRE XIV

L’INCIDENT DU TEMPLE

Toutes les recherches désignent dans la vie de Jésus l’existence d’un tournant irréversible, même s’il reste pour une part mystérieux. Bien que les évangiles et les traditions qui les soutiennent se soient d’ordinaire peu intéressés aux causes historiques et à leurs conséquences, tous rendent compte, à un certain moment du chemin de Jésus, d’un changement de situation. Même si ce qui les intéresse dans ce changement est plus d’ordre théologique qu’historique, chacun, à sa manière propre, cherche à nous faire saisir que l’opposition du parti des dirigeants du judaïsme à Jésus a atteint son paroxysme au moment où une grande partie du peuple a concentré directement son espérance messianique sur la personne de Jésus. C’est le moment aussi où lui-même, Jésus, s’est retiré avec ses disciples en un endroit solitaire pour porter une attention accrue à leur formation et se préparer à monter à Jérusalem pour y mourir. ( Marc construit progressivement l’opposition des scribes, pharisiens et hérodiens à Jésus (2, 6, 16, 24; 3, 2; 3, 6; 3, 22; 7, 1-2; 8, il ; 8, 15). Puis, après plusieurs références à la retraite de Jésus loin des foules et des villages de Galilée (7, 24; 7, 31; 8, 22; 8, 27), il amène la première partie de son évangile à un sommet avec la « confession » de Pierre concernant la messianité de Jésus (8, 27-30). Suivent alors les instructions aux disciples à propos de sa mort (8, 31-32; 9, 30-32; 10, 33-34) et le départ vers Jérusalem (10, I ; 10, 32; 10. 46). Matthieu suit le plan de Marc. Il décrit l’opposition comme celle des pharisiens et des sadducéens plutôt que celle des pharisiens et hérodiens (16, 1; 16, 6; 16, il ; 16, 12) et il maintient que la raison de la retraite de Jésus est celle de l’exécution de Jean Baptiste par Hérode (14, 13). Luc lui aussi suit Marc, bien que pour lui les principaux adversaires sont simplement les scribes et les pharisiens (e.g. 5, 17; 5, 21; 5, 30; 6, 2). D’autre part, en Luc, ce sont les pharisiens qui préviennent Jésus du désir d’Hérode de le tuer et qui lui conseillent par conséquent de se retirer (13, 31). Mais, selon Luc, Jésus ne s’est pas laissé impressionner par les menaces d’Hérode parce qu’il savait qu’il devait mourir à Jérusalem (13, 32-33). D’où le long voyage vers Jérusalem (9, 51; 10, 38; 13, 22; 17, 11; 18, 35; 19, 1; 19, 11; 19, 28). Jean ne dépend pas de Marc. Il ne s’intéresse pas particulièrement aux différents <partis » parmi les responsables d’Israël. Pour lui, les adversaires de Jésus, ce sont simplement les Juifs (e.g. 2, 18; 5, 10; 5, 16; 5, 18; 6,41; 6, 52) ou les pharisiens (e.g. 7, 32; 8, 13; 9, 14; 9, 15; 9, 40). Le tournant pour Jean et la raison de la retraite de Jésus se situe au moment de la décision du Sanhédrin de le faire mourir (11, 45-54). )

Le problème, du point de vue de l’historien, c’est ce maillon qui manque pour expliquer comment Jésus a pu devenir, d’un coup, aussi populaire et important. Son activité et son enseignement avaient certes par eux-mêmes suffisamment de force explosive, mais comment a-t-il pu devenir assez connu, comment ses idées ont-elles pu se répandre assez largement pour inquiéter les autorités nationales au point qu’elles aient voulu l’arrêter, au point que le peuple ait voulu en faire le Roi Messie? Pourquoi a-t-il dû se retirer et devenir un fugitif? Qu’est-ce qui lui a donné la certitude qu’il mourrait avec ses disciples de mort violente?

La réponse nous en a été fournie par l’une des rares découvertes brillantes dont puisse s’enorgueillir l’école historique du Nouveau Testament. Etienne Trocmé, d’abord dans un article, puis dans un livre sur Jésus a démontré que l’incident du temple n’a pas eu lieu durant la dernière semaine de la vie de Jésus, mais durant une des visites précédentes à Jérusalem. L’approche schématique de Marc, selon laquelle est exposé d’abord tout ce qui est arrivé en Galilée puis ce qui s’est passé à Jérusalem, a induit en erreur non seulement Luc et Matthieu mais tous les commentateurs de l’évangile. Jean qui a son propre schéma d’approche, centré sur la Judée et Jérusalem, place l’incident du temple quelque part au commencement du ministère de Jésus (Jn 2, 13; 22). Jean ne s’embarrasse pas de chronologie, moins encore que Marc, mais, sa manière de situer l’événement prouve au moins qu’il n’est pas nécessaire de le lier à la dernière visite de Jésus à Jérusalem. Il ne faisait pas partie des récits primitifs de la passion.

On a toujours considéré que Jésus avait dû faire des aller et retour de la Gaulée à Jérusalem et qu’il devait avoir des disciples tant à Jérusalem qu’en Judée ou en Gaulée. La contribution de Trocmé a consisté à montrer que l’incident du temple est survenu durant l’une de ces visites à Jérusalem, et, du même coup, elle fournit ce maillon qui manquait au centre du récit évangélique. C’est cet incident qui aurait tait de Jésus un personnage public, connu et discuté sur tout le territoire national.

Que s’est-il donc passé au temple?

Ce qu’on a appelé parfois le «nettoyage du temple» n’a pas été, comme l’ont affirmé certains auteurs, un coup de force, une occupation du temple qui devait préluder à la conquête de Jérusalem (4). Cela n’a rien eu à voir non plus d’ailleurs avec cette vague attente du peuple juif selon laquelle, dans les derniers jours, le messie purifierait les rites sacrificiels et les cérémonies du temple. Jésus est passé à l’action dans la vaste cour qui était celle des païens et non pas dans le lieu saint où on offrait les sacrifices. Et, ce qui l’a poussé à agir c’est la présence des vendeurs et des changeurs d’argent.

En d’autres termes, ce qui le préoccupait, comme nous pouvons le supposer à partir de ce que nous avons déjà vu, ce n’était pas la prise du pouvoir ou la purification des rites, mais l’abus de l’argent et du commerce.

Il y a quantité de preuves, en dehors des évangiles, de l’existence d’un commerce assourdissant d’animaux pour les sacrifices dans la grande cour du Temple. On sait aussi que les marchands tiraient grand avantage de la demande d’~< animaux purs » destinés aux dévotions sacrificielles, en élevant les prix, parfois à des taux exorbitants. Nul doute que les changeurs d’argent ne s’oubliaient pas non plus, chaque Juif étant censé dépenser une certaine proportion de son revenu au temple, et la plupart des pèlerins arrivant avec de l’argent étranger.

C’est cela que Jésus a vu dans le Temple. C’est cela qui a enflammé sa colère. Il n’a pas été impressionné par la majesté de l’édifice et ses colonnades (Mc 13, i 2 paral.), il a ignoré le cérémonial, le déroulement des rites. Il n’a remarqué que la veuve qui donnait sa dernière pièce (Mc f2, 41; 44 paral.) et l’exploitation économique de la dévotion et de la piété populaire. Là il y avait ces marchands, ces changeurs, servant bruyamment Mammon au lieu de Dieu, avec la permission, peut-être la connivence et même pour le profit des chefs des prêtres qui administraient la maison de Dieu.

Jésus était déterminé. Il fallait y faire quelque chose. Sa compassion pour les pauvres et les opprimés avait jailli une fois de plus à travers son indignation et sa colère.

Selon saint Marc, toutes ces choses frappèrent l’attention de Jésus durant un après-midi, à une heure où il était déjà trop tard pour entreprendre quelque chose (Mc 11, 11). Aussi revint-il le lendemain, probablement après avoir rassemblé un groupe de partisans pour lui prêter main-forte. Il n’aurait jamais pu réussir seul à expulser ces marchands et ces changeurs sans doute peu disposés à se laisser faire. C’est-à-dire que cette action de Jésus a été préméditée et organisée. Ce n’est pas l’une de ces impulsions du moment qu’on regrette tout aussitôt.

Par force, Jésus et ses partisans chassèrent pêle-mêle, marchands, changeurs, marchandises et argent hors de la cour du Temple. Selon saint Jean, Jésus se servit d’un fouet (2, 15). Est-ce que ses disciples en firent autant, est-ce qu’ils brandissaient des épées? Nous ne le savons pas.

Jésus a dû placer des gardes aux portes d’entrée, non seulement pour empêcher les marchands en colère de revenir, mais aussi pour faire respecter son commandement « Il ne laissait personne transporter quoi que ce soit dans la cour »(Mc il, 16). Probablement la cour était-elle utilisée comme raccourci pour la livraison de marchandises d’un côté de Jérusalem à l’autre.

L’opération a dû créer une véritable panique. On s’est souvent demandé pourquoi la police d’intervention du temple ou la garnison de la forteresse romaine qui surveillait la cour du temple ne sont pas intervenues. Ont-ils craint de provoquer l’émeute? Ou, sont-ils en fait intervenus? Certains auteurs ont soutenu l’étrange hypothèse d’un combat entre les disciples de Jésus et la police du temple ou même avec la garnison romaine, qui aurait abouti à l’occupation du temple, pour un temps, par Jésus. Hypothèse historiquement impossible, non seulement parce qu’elle contredirait tout ce que Jésus a dit et fait jusqu’alors et les événements qui ont suivi, mais parce qu’un événement d’une portée politique et militaire aussi considérable aurait été à coup sûr relaté dans les annales de l’historien juif Josèphe.

Il me semble que la police du temple a dû effectivement intervenir, mais dans le seul but de maintenir l’ordre jusqu’à ce que les chefs des prêtres et les scribes aient pu venir négocier une solution pacifique au problème. En d’autres mots, Jésus ne se serait pas opposé directement à la police, et les marchands et changeurs n’auraient pas insisté pour obtenir le droit de revenir. De quel droit, de quelle autorité Jésus les avait-ils expulsés? C’était une question à débattre avec les responsables officiels du temple. De là le passage des évangiles synoptiques à propos de cette autorité de Jésus, qu’on retrouve aussi en saint Jean lorsqu’on lui demande un signe

« En vertu de quelle autorité fais-tu cela? Qui t’a donné autorité pour le faire?» (Mc 11, 28 paral.).

«Quel signe nous montreras-tu pour agir de la sorte ? »(Jn 2, 18).

Tout dépendait alors de sa réponse. Il n’avait aucune autorité officielle dans la société. Il ne faisait pas appel directement à l’autorité de Dieu comme le faisaient les prophètes. Les chefs des prêtres, les scribes, les anciens se gardèrent bien de s’engager sur la question concernant le baptême de Jean, lui, Jésus, en réponse ne prit aucun risque à propos du fondement de sa propre autorité

« Alors ils font à Jésus cette réponse "Nous ne savons pas. Et Jésus leur dit "Moi non plus •e ne vous dis pas de quelle autorité je fais cela" » (Mc il, ~2; 33).

Le bien-fondé de ce qu’il avait fait n’avait pas à être appuyé par une autorité quelconque. Son action parlait d’elle-même. Nul besoin de signe pour l’authentifier. Les événements à venir (la venue d’un temple nouveau, du royaume, du fils de l’homme) prouveraient qu’il était dans le vrai.

Il n’y a pas de doute que Jésus avait l’habitude de prendre la parole dans le temple et que, à cette occasion ou à une autre, lors de ses visites à Jérusalem, il parlait de la catastrophe future, de la destruction de la ville et de son temple, qu’il parlait du royaume du temple nouveau. En d’autres termes, sa prédication à Jérusalem devait suivre le schéma habituel un appel pressant à une transformation immédiate (Metanoia), un avertissement concernant les conséquences catastrophiques qu’entraînerait le refus du changement, l’annonce d’un temple nouveau, d’une communauté nouvelle au cas où le changement se produirait. Mais comme ses prédécesseurs les prophètes, on l’accusait de prophétiser contre le temple, la cité sainte, la nation, de faire des promesses insensées à propos d’un temple nouveau pour les temps à venir.

Ce qui doit avoir ennuyé les autorités, plus encore, c’était l’influence qu’il semblait exercer sur le peuple et le nombre de ceux qui paraissaient accorder foi à ce Galiléen présomptueux dont ils n’avaient sans doute jamais entendu parler jusqu’à l’agitation qui s’était produite dans le temple. Ce Jésus était devenu soudain un personnage d’importance nationale. On ne pouvait l’ignorer plus longtemps. Les dirigeants de la nation se devaient de prendre une décision à son sujet.

Les événements qui ont conduit Jésus à son arrestation nous ont été transmis de manière très confuse, c’est certain; mais, si nous nous en tenons à ce qui peut être accueilli avec certitude, nous pouvons affirmer que, entre le moment de l’incident du temple et celui de l’arrestation de Jésus, au moins quelques-uns des dirigeants de Jérusalem ont dû conspirer contre lui et décider sa disparition.

Jean (Jn 11, 47; 52) présente la scène fameuse dans laquelle le grand prêtre, Caïphe, lors d’une réunion des chefs des prêtres et des pharisiens, soutient l’opinion selon laquelle «il vaut mieux qu’un seul homme meure... plutôt que de voir la nation tout entière détruite » (11, 50).

Les détails de cette scène ne sont probablement pas, et sans doute n’ont pas l’intention d’être un compte rendu circonstancié de ce qui a transpiré de cette rencontre. Mais le fait même de la conspiration est attesté par les sources indépendantes des trois autres évangélistes (Mc 14, i ; 2. Mt 26, 3; 5. Lc 22, 2) et par le fait qu’à une certaine époque, Jésus est devenu un fugitif.

Jésus a dû savoir qu’on cherchait à l’arrêter. Peu après l’affaire du temple il s’est retiré, il est entré dans la clandestinité (Jn 8, 59. 10, 39. 12, 36). Il ne lui était plus possible désormais de se déplacer ouvertement (Jn 11, 54), il se trouvait forcé de quitter Jérusalem et la Judée (Jn 7, 1).

Mais la Galilée elle-même n’était plus sûre. Car voici que Hérode à son tour en voulait à sa vie (Lc 13, 31. Mc 6, 14; 16 paral.). Il ne pouvait plus circuler librement dans les villages de Gaulée (Mc 9, 30). Aussi le retrouve-t-on errant avec ses disciples au-delà de la Gaulée de l’autre côté du lac, dans les régions de Tyr et de Sidon, dans la Décapole et le voisinage de Césarée de Philippe (Mc 7, 24; 31. 8, 22; 27). Un moment même il se rapproche de la limite extrême du Jourdan (Mc 10, 1. Mt 19, 1. Jn 10, 40). On ne peut retracer avec exactitude son itinéraire, mais il ne fait aucun doute qu’il a dû se réfugier en dehors de son propre pays, tel un homme traqué, un exilé.

Lorsqu’il décida de retourner à Jérusalem, il dut recourir à des arrangements secrets. Il prévient ses disciples « ils rencontreront un homme portant une cruche d’eau. Ils n’auront qu’à le suivre jusqu’à la maison où le propriétaire leur montrera la salle où préparer la Pâque »... (Mc 14, 12; 16 paral.). A Jérusalem Jésus passe ses nuits hors de la ville, à Béthanie (Mc 11, 11. 14, 3), Ephaïm (Jn 11, 54), Gethsémani (Mc 14, 32 paral.). Durant le jour il cherche la sécurité de la foule dans la cour du temple (Lc 21. 37; 38). Il savait qu’ils n’auraient pas osé l’arrêter au milieu des foules rassemblées pour les fêtes de peur d’un soulèvement (Mc 14, 2 paral. Lc 20, 19).

L’incident du temple a obligé Jésus et ses disciples à changer complètement leur manière de vivre. L’un des signes les plus frappants de ce changement d’attitude concerne le port d’armes et il leur dit « Lorsque je vous ai envoyés sans bourse, ni sac, ni sandales avez-vous manqué de quelque chose ? » Ils répondirent « de rien ». IL leur dit « Maintenant, par contre, celui qui a une bourse qu’il la prenne, de même celui qui a un sac, et celui qui n’a pas d’épée, qu’il vende son manteau pour en acheter une » (Le 22, 35; 36).

Au début ils pouvaient compter sur l’amitié, l’hospitalité du peuple. Maintenant ils étaient en constant danger et il devenait difficile de savoir à qui se fier. Ils étaient recherchés. A tout moment ils pouvaient être reconnus et arrêtés. Ils devaient désormais se tenir prêts à se défendre, même par L’épée !

Nous ne savons pas combien de temps Jésus et ses disciples vécurent cette vie de fugitifs. Mais nous savons qu’il employa ce temps à les instruire plus à fond sur le mystère du royaume (Mc 4, il paral. 9, 31). Il se peut que ces enseignements aient traité des grandes lignes des structures du royaume à venir. Dieu étant Le Roi, Jésus y exerçant une certaine sorte de primauté, les douze et tous ceux qui le suivaient prenant des responsabilités dans les différentes parties de la communauté d’Israël correspondant aux anciennes Tribus. « Vous siégerez sur douze trônes jugeant les douze tribus d’Israë1 » (Mt 19, 28. Le 22, 30). Matthieu interprète ces paroles en fonction du jugement dernier. Mais Luc non. « Juger dans la Bible signifie gouverner et, l’idée qui se dégage semble bien être celle d’un royaume où les douze, sortes de gouverneurs, partageraient avec Jésus La royauté (Basileia), le pouvoir de Dieu (Lc 22, 29; 30).

Peut-être est-ce dans ce contexte que les douze commencèrent à se quereller à propos de celui qui serait le plus grand, de celui qui siégerait à sa droite et à sa gauche »(Mc 9, 33; 37 paral. 10, 35; 40 paral.). Nous connaissons la réponse. Tous ceux qui auront une forme quelconque de pouvoir dans le royaume devront en user pour servir les autres (Mc 9, 35. 10, 41; 45). Ils auront à se faire aussi petits que le petit enfant (Mt 18, 14).

Nous ne pouvons être sûrs que l’organisation de structure du royaume se soit précisée à cette période, même si Marc situe tous ces enseignements aux douze durant les séjours hors de Galilée, ou, en secret à l’intérieur de la Galilée (Mc 7, 24 ; 31. 8, 27. 9, 30 31; 33; 35. 10, 35 45). Cependant nous pouvons être sûrs que c’est a cette époque que Jésus fut tente de prendre le pouvoir en ses mains, de se laisser proclamer Messie, Roi des Juifs.

 

 

CHAPITRE XV

LA TENTATION DE LA VIOLENCE

Les Juifs de Palestine souhaitaient, de toute la force de leur prière, un Messie. On peut connaître le genre d’homme qu’ils attendaient en parcourant les prières d’usage dans les synagogues les psaumes de Salomon, les dix-huit bénédictions. Le Messie devait être un roi, descendant de David, consacré par Dieu lui-même. Il serait un maître puissant «dispersant les chefs injustes », les « réduisant en miettes », armé d’un «sceptre de fer » il « détruirait les nations païennes par la parole de sa bouche ». Il utiliserait son sceptre de fer pour assurer la « crainte de Dieu » au-dedans de chacun et pour conduire le peuple à la « pratique de la justice ».

Sans qu’il nous soit nécessaire d’entrer dans la longue histoire du concept du « Messie », ni de pénétrer les espoirs particuliers de tel ou tel groupe ésotérique minoritaire, on peut dire que le peuple juif palestinien, dans son ensemble, vivait dans l’attente d’un homme, d’un roi qui aurait exercé le pouvoir politique et militaire pour restaurer le royaume d’Israël.

Si nous gardons cela en tête, et si nous nous rappelons la sorte de royaume que Jésus prêchait, nous ne serons pas surpris de constater que, en aucune occasion, en aucune circonstance, Jésus ne se soit réclamé, directement ou indirectement, de ce titre de Messie. C’est un fait admis aujourd’hui par tous les commentateurs sérieux du Nouveau Testament, même par ceux qui penchent du côté conservateur.

Il y a bien quelques passages dans les évangiles où Jésus semble faire référence à ce titre pour se l’appliquer, mais de toute évidence ils sont le fait des évangélistes eux-mêmes qui, tous, étaient convaincus que Jésus était le Messie. Il y a d’ailleurs une indication très sûre du caractère historique des évangiles à ce sujet c’est leur résistance à affirmer que Jésus se soit déclaré le Messie, et, à l’inverse leur fidèle transcription du souvenir selon lequel Jésus interdisait aux gens de le proclamer Messie.

C’est là l’origine du prétendu secret messianique. On peut penser que Jésus a tenu à garder le secret sur son caractère messianique. Mais, plus profondément, il semble bien que Jésus a considéré ce titre comme une tentation de Satan à rejeter.

Durant cette période de la clandestinité dont nous avons parlé, il semble qu’il se soit produit deux incidents qui évoquent cette tentation d’accepter la royauté en Israël. Le premier a été provoqué par un rassemblement de quatre à cinq mille hommes, le second par Pierre...

Il semble que quatre à cinq mille personnes, des hommes (sans femmes ni enfants) s’en vinrent de Gaulée aux collines solitaires, désertes du côté de Bethsaïda, pour rencontrer Jésus et ses disciples. Pourquoi cette démarche? Pourquoi ces hommes seuls? Qui a organisé ce rassemblement? Comment s’y sont-ils pris pour arriver si nombreux en même temps?

Sans aucun doute ce rassemblement a eu lieu. Tous les évangiles, toutes les sources, toutes les traditions nous le rapportent, bien que l’intérêt qu’ils portent à l’événement se concentre, après coup, sur la signification du miracle des pains et des poissons.

Seules quelques déclarations occasionnelles nous livrent la clé qui révèle le but et la signification première de ce rassemblement.

Marc nous dit que Jésus s’est ému à la vue de cette foule de milliers et de milliers d’hommes parce qu’ils étaient comme « des brebis sans pasteur », et que Jésus prit place pour les enseigner longuement (Mc 6, 34). Nous pouvons supposer qu’il leur parlait de ce royaume que Dieu désirait pour les hommes. Nous avons déjà vu aussi comment il leur avait enseigné à partager la nourriture. Selon l’évangile de Jean, l’événement prit fin au moment où ils se mirent à dire « Celui-là est vraiment le prophète, celui qui doit venir dans le monde »et Jean continue « Jésus s’aperçut qu’ils allaient venir à lui, le prendre de force pour le faire roi, mais lui s’échappa dans la montagne, seul » (Jn 6, 14; 15). Selon Marc, suivi en cela par Matthieu, il eut à « contraindre ses disciples à prendre le bateau pour aller au large », tandis que lui dispersait les foules avant de partir vers la montagne et y prier (Mc 6, 45; 46. Mt 14, 22; 23).

Nous ne savons pas qui a pu organiser un tel rassemblement. Il est peu probable que ce soient les zélotes. A cette époque, leur mouvement était au creux de la vague, ils étaient privés de meneur authentique... troupeau sans berger. Mais, de toute façon, chez eux, comme autrefois chez les Maccabées, le pouvoir était dynastique, il se transmettait de père en fils ((Judas le Galiléen, leur fondateur, a été tué et le mouvement dispersé (Act. 5, 37). Les fils de Judas sont sans doute trop jeunes à l’époque pour réorganiser et mener le mouvement. Deux d’entre eux, Jacob, et Simon, reprirent la lutte aux environs de 46-48, ils furent capturés et crucifiés. Un autre fils, Menahen, conduisit la révolte de 66 et, finalement, un descendant du nom de Eléazar devint le leader des zélotes à Massada en 73)). Par ailleurs, nous l’avons vu, les zélotes ne pouvaient être d’accord avec les attitudes de Jésus et ses convictions.

Cependant il n’y avait pas que les zélotes comme groupes nationalistes désireux de repousser les Romains et de restaurer la monarchie juive. Trop d’auteurs aujourd’hui donnent l’impression que tous les Juifs qui mettaient leur confiance dans une révolution armée pour libérer leur pays de l’impérialisme romain, étaient zélotes. Au bout du compte, il est vrai que ce sont les zélotes qui ont engagé la révolution, et qu’ils ont été alors rejoints par tous les autres. Mais tout cela ne s’était pas encore produit à l’époque où ces quatre, cinq mille Juifs nationalistes se sont retrouvés au désert pour persuader Jésus de devenir leur chef. Il était Galiléen, prophète. Il avait réalisé des choses surprenantes, il possédait un talent naturel à exercer l’autorité, il s’était fait un nom tout récemment en défiant les autorités de Jérusalem et en « nettoyant » le temple. Il y avait même des rumeurs circulant sur son compte selon lesquelles il était de la descendance de David.

Jésus n’était pas fermé à leurs aspirations, à leur désir de libération, à leur besoin de berger. Mais il essayait de les convaincre que les voies de Dieu n’étaient pas les voies des hommes, que le royaume de Dieu ne saurait être semblable au royaume des hommes. Et, de nouveau, comme toujours, il devait faire appel à un changement du cœur, à la conversion individuelle, à la foi en un royaume nouveau.

Mais son enseignement, et le miracle du partage ne pouvaient que les convaincre plus encore qu’il était le Messie, le roi choisi de Dieu. Avant que la situation ne lui échappe, il ordonna a ses disciples de s’en aller par bateau et il dispersa les foules. C’est alors qu’il éprouva la nécessité d’un temps de solitude pour la réflexion et la prière.

La seconde tentation lui vint de Pierre, quelque part près de Césarée de Philippe.

Les gens, en général, considéraient que Jésus était un prophète, comme l’était Jean Baptiste, Eue, Jérémie et bien d’autres (Mc 8, 28 paral.). Mais, voici que Pierre, au nom des autres disciples, déclare qu’il le tient pour Messie (Mc 8, 29 paral.). Jésus répond par l’ordre strict de ne le dire à personne (Mc 8, 30 paral.) et il commence alors à leur dire que sa destinée le conduira à souffrir et à être rejeté (Mc 8, 31 paral.). Pierre prend Jésus à part et le conteste, Jésus à son tour interpelle Pierre «Passe derrière moi Satan! parce que la voie à laquelle tu penses n’est pas celle de Dieu, mais celle des hommes » (Mc 8, 32; 33 paral.).

Cela a dû être une querelle très grave. Pierre était en colère d’entendre les paroles de Jésus au sujet du rejet, de l’échec, alors que la chance était là, à portée de la main pour saisir le pouvoir et devenir le Messie. Jésus était en colère contre Pierre, il jouait le rôle du Tentateur, le rôle de Satan. L’attitude qu’il préconisait était celle de ces hommes qui ne peuvent penser qu’en termes de pouvoir et de force.

Sans erreur possible, on rejoint ici un événement historique. Ni Marc, ni aucun chrétien de l’Eglise primitive ne se serait permis d’inventer une dispute aussi véhémente, un langage aussi dur entre Pierre et Jésus. D’ailleurs les évangélistes, qui croyaient en la messianité de Jésus, ont mis en valeur la « confession de foi » de Pierre, son affirmation selon laquelle Jésus était le messie, et ils ont présenté la querelle entre Pierre et Jésus comme une simple préparation aux épreuves et aux souffrances à venir ainsi ce qui, au départ, avait été une tentation, devint-il pour l’Eglise primitive une «confession de foi ». Comment cela a-t-il pu se produire, nous le verrons plus tard.

Toujours est-il que nous ne pouvons sous-estimer la réalité de cette tentation. On la retrouve d’ailleurs dans les évangiles, d’une manière stylisée, sous la forme d’un dialogue entre Jésus et Satan, regroupée pour des raisons thématiques avec les autres tentations, lors des quarante jours au désert (Lc 4, 5; 8. Mt 4, 8; 10). Il nous est donné de savoir que Jésus a eu à lutter contre la tentation du pouvoir, la tentation d’accepter la royauté et de gouverner un nouvel empire, «tous les royaumes du monde ». Ne serait-ce pas la meilleure manière de libérer les pauvres et les opprimés? Ne lui était-il pas possible d’exercer l’autorité comme un service pour tous les hommes après avoir conquis le pouvoir par la force? N’aurait-il pas été plus efficace de susciter la foi et de changer le monde de cette façon?

Jésus n’était pas un pacifiste par principe. Il n’y a aucune raison de croire qu’il considérait que la force ou la violence ne devaient jamais être employées, sous aucun prétexte et dans aucune circonstance. Il a lui-même utilisé la force (probablement sans effusion de sang cependant) pour expulser les vendeurs du temple. Il a utilisé la contrainte pour forcer ses disciples à quitter le rassemblement du désert. Il leur a conseillé de porter l’épée pour assurer leur propre protection. Dans toutes ces situations il ne leur a pas dit de tendre l’autre joue. Cette recommandation de tendre l’autre joue est trop souvent citée hors de son contexte, tout comme celle de ne pas résister au mal ce ne sont que des arguments pour contester la loi du talion « oeil pour oeil, dent pour dent » (Mt 5, 38; 39). Ils n’excluent pas le principe de la violence en tant que tel, ils refusent la violence sous forme de vengeance. Certes, le royaume lui-même ne pourra être instauré par la force, mais n’est-il pas des situations où les conditions indispensables à la foi, à la conversion, à la libération appellent l’emploi de la force et de la violence?

Tout ce dont nous pouvons être certains, c’est que Jésus a décidé, dans le contexte de son époque, que l’emploi de la force pour s’emparer du pouvoir (pour lui-même ou pour quelqu’un d’autre) aurait été néfaste et en contradiction avec la volonté de Dieu. La parole selon laquelle « ceux qui tireront l’épée, périront par l’épée » que Matthieu a retrouvée et insérée dans le récit de l’arrestation de Jésus (Mt 26, 52) n’est pas et ne tenait sûrement pas à être une vérité intemporelle. En certaines circonstances on peut tirer l’épée, mais dans le contexte de l’arrestation de Jésus, au moment où lui et ses disciples étaient débordés par le nombre, tirer l’épée aurait été un suicide pur et simple.

Jésus était un homme pratique et réaliste. Il pouvait voir, tout autant que les pharisiens et les sadducéens, que toute tentative pour arracher le pouvoir aux Romains aurait été suicidaire. Mettre son espoir en une victoire miraculeuse aurait été tenter Dieu (Comp. Lc 4, 12). Une guerre avec Rome ne pouvait se conclure que par un massacre total de la population. Et c’était la catastrophe que précisément il craignait. Il avait le sentiment que seule une large transformation des cœurs pouvait l’éviter (Lc 13, 1; 15).

Mais, ce ne sont sans doute pas ces seules raisons pratiques qui ont poussé Jésus à refuser le coup d’Etat. A ses yeux, accepter la royauté dans un peuple qui n’était encore entré dans la reconnaissance du royaume de Dieu et le conduire à la bataille, aurait été jouer le jeu de Satan (Mt 4, 8; 10 paral.). Cela aurait été accepter le pouvoir des mains mêmes de Satan dans un royaume sans lien avec le royaume de Dieu, pour engager ce royaume dans un combat violent avec un royaume plus païen encore. Rien de bon ne pouvait être réalisé de cette façon. Il fallait d’abord obtenir la conversion d’Israël lui-même avant d’engager quoi que ce soit de comparable. Il est possible que Jésus ait pu accepter le titre de Messie-roi dans un Israël transformé, devenu royaume de Dieu. Etre Messie n’aurait plus été un titre de gloire alors, de prestige, de puissance, mais une forme de service. Les païens n’auraient pas été alors amenés au royaume par la force des armes mais par celle de la foi et de la compassion.

Jésus n’a pas été pacifiste par principe, il l’a été en pratique. C’est-à-dire dans les circonstances concrètes de son époque. Nous ne savons pas ce qu’il aurait fait en d’autres circonstances. Mais nous pouvons soupçonner que, s’il n’y avait eu aucun autre moyen de défendre le pauvre et l’opprimé, et s’il n’y avait pas eu le danger de l’escalade dans la violence, sa compassion illimitée aurait pu déborder en une indignation violente. Lui-même a conseillé à ses disciples de porter l’épée pour se défendre, il a débarrassé la cour du temple par la force. Mais, même dans ces situations, la violence n’aurait pu être qu’une mesure temporaire dont le seul objet n’aurait été que d’éviter une violence plus grave encore. Le royaume de la libération totale pour tous ne peut s’établir par la violence. Seule la foi permet au royaume d’advenir.

 

CHAPITRE XVI

LE ROLE DE LA SOUFFRANCE ET DE LA MORT

Le peuple juif a une longue tradition de persécution et de souffrance. En principe, l’homme juste savait qu’il aurait à souffrir du fait de sa propre droiture, et chaque fidèle aurait préféré mourir plutôt que de désobéir à la loi. Au temps des Maccabées (deux siècles avant J.-C.) beaucoup de jeunes Israélites eurent à souffrir et à mourir pour la cause de la loi. Et, lorsque les Romains s’emparèrent du temple en 63, les prêtres se laissèrent tuer à leur poste, dans l’exercice de leur ministère plutôt que de fuir pour sauver leur vie. Les zélotes, à l’époque de Jésus, étaient prêts à endurer n’importe quelle torture, plutôt que de reconnaître César pour seigneur et des milliers d’entre eux furent crucifiés par les Romains. A Messada, en 73 après J.-C., ils se suicidèrent plutôt que de se soumettre à un maître païen.

En outre, les prophètes avaient été persécutés par les dirigeants juifs eux-mêmes, à Jérusalem, pour leur critique de l’Etat. A l’époque de Jésus, le personnage du prophète avait été assimilé à celui du martyr et des légendes circulaient au sujet des souffrances et du martyre de presque chacun d’entre eux (Mt 23, 29; 37 paral. Ac 7, 52).

La mort dans ces circonstances était généralement considérée comme une sorte d’expiation du péché, de son propre péché ou de celui des autres. Les premiers chrétiens n’ont pas inventé l’idée du martyre, ni celle de la mort pour l’expiation des péchés et la rédemption de l’humanité. Cela faisait partie de l’héritage juif (4).Mais qu’en était-il de l’attitude de Jésus devant la souffrance et la mort?

Comme tout « juste », Jésus devait s’attendre, avec ses disciples, à la persécution. Comme les zélotes, il devait être prêt à « prendre sa croix et à être crucifié » (Mc 8, 34 paral.). Comme tout prophète il avait à envisager le martyre. Mais, chez lui il y a quelque chose de plus. Il apporte dans son enseignement un élément neuf selon lequel la souffrance et la mort sont étroitement liées à la venue du royaume

«Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice le royaume des cieux est à eux.

Heureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi... c’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés» (Mt 5, 10; 12) TOB

Ces bénédictions proclamées tout d’abord pour les pauvres et les opprimés s’appliquèrent progressivement à Jésus lui-même et à ses disciples, car, du fait de leur compassion, de leur solidarité avec les écrasés, ils devinrent eux-mêmes, inévitablement, des persécutés et des rejetés. Pour entrer dans ce royaume de pauvres, ils eurent à abandonner leurs biens, à quitter maison et famille, à sacrifier tout espoir de prestige, de considération dans la société, de grandeur. En d’autres mots à se renier eux-mêmes (Mc 8, 34 paral.) et à s’apprêter à souffrir.

C’est là le paradoxe de la compassion. La souffrance est la seule chose que Jésus était déterminé à éliminer souffrance des pauvres et des opprimés, souffrance des malades, souffrance de la catastrophe menaçante. Et la seule manière d’en venir à bout c’était d’abandonner toutes les valeurs de ce monde et d’en affronter les conséquences. Seule l’acceptation de la souffrance pouvait donner la victoire sur La souffrance en ce monde. La compassion détruit la souffrance par le partage avec et au nom de ceux qui souffrent. Une sympathie envers les pauvres qui refuserait le partage de leurs souffrances ne serait qu’une émotion inutile. On ne peut partager la bénédiction des pauvres si on n~est pas disposé à partager leurs souffrances.

Et Jésus s’avance plus loin encore. Cette situation paradoxale par rapport à la souffrance, il l’étend à la mort elle-même. Il y a une sentence qu’on retrouve dans toutes les traditions, à différentes places et sous des formes diverses, dans l’évangile à propos de la vie et de la mort (Mc 8, 35 paral. Mt 10, 39. Lc 14, 26. Jn 12, 25). Elle s’enracine sans aucun doute dans les paroles de Jésus lui-même. Une comparaison attentive des diverses versions nous permet de rejoindre ce qui devait en être le contenu primitif « L’homme qui sauve sa vie la perdra. Celui qui perd sa vie la sauvera.» Il faut nous souvenir que c’est une énigme, un paradoxe. En particulier la transformer en «perdre sa vie dans ce monde pour la sauver dans l’autre» c’est déjà éviter la difficulté. Qu’est-ce que cela peut bien signifier?

Sauver sa vie, c’est y tenir, l’aimer, y être attaché et par conséquent craindre la mort. Perdre sa vie c’est la laisser aller, être détaché, être prêt à mourir. Le paradoxe c’est que l’homme qui craint la mort est déjà mort tandis que celui qui ne la craint plus a, dès cet instant, commencé à vivre. Une vie ne peut être authentique et valable qu’une fois qu’on a accepté de mourir.

Cela nous laisse alors avec cette question être prêt à mourir, mais pour quoi? Les martyrs Maccabées sont morts pour la loi, les zélotes sont morts pour défendre la souveraineté du Dieu d’Israël... et tant d’autres, de par le monde, pour toutes sortes de causes!

Jésus lui n’est pas mort pour une cause. Pour lui la seule raison qui puisse nous amener à donner notre vie, c’est celle qui nous a amenés à mépriser les richesses, le prestige, la famille, le pouvoir, c’est-à-dire pour les autres. La compassion, l’amour provoquent l’homme à tout risquer pour les autres. L’homme qui prétendrait vivre pour les autres sans accepter la perspective de la souffrance et de la mort pour eux ne serait qu’un menteur, un mort. Jésus a été pleinement un vivant, parce qu’il était disposé à souffrir et à mourir, non pas pour une cause mais pour les hommes.

Etre disposé à mourir pour les autres... précisons un peu plus non pas accepter la souffrance et la mort pour une personne ou pour un peuple, car ce serait encore~’expression d’une solidarité de groupe trop étroite, mais pour tout homme. Accepter de mourir pour l’humanité, voilà l’expression de la solidarité universelle.

Aussi la volonté libre de Jésus d’accepter de mourir pour tous est-elle un service, comme

toute chose en sa vie, un service rendu à tout homme. « Car, le fils de n’est pas venu pour être servi mais pour offrir sa vie comme rançon pour beaucoup » (Mc 10, 45). Une rançon, c’est-à-dire quelque chose qui rachète, qui libère les autres. Offrir sa vie telle une rançon, c’est affronter la mort de sorte que d’autres puissent vivre. L’expression « pour beaucoup » en hébreu et en araméen signifie généralement « pour tous » (10). Ainsi, lors du dernier repas, Jésus préfigure-t-il le don de son sang «pour beaucoup » (Mc 14, 24. Mt 26, 28), pour la multitude...

Tout ceci nous a permis de saisir les dispositions de Jésus envers la mort, mais nous n’avons pas encore abordé la question de sa mort elle-même. On peut être disposé à mourir pour l’humanité, mais quelles seront les circonstances qui nous détermineront à ce choix définitif? Y a-t-il certaines situations où le service de l’humanité sera plus efficace par le choix de la mort que la volonté de continuer à vivre pour elle?

Jésus devait très bien savoir le danger qu’il courait de par ses actes et ses paroles. Hérode avait réduit Jean Baptiste au silence et la rumeur publique prétendait qu’il était résolu à agir de même avec lui (Le 13, 31). Après l’incident du temple la vie de Jésus était tellement en danger qu’il avait dû se réfugier dans la clandestinité. Et c’est durant cette période qu’il avait décidé de « monter à Jérusalem pour y mourir> (Mc 8, 31. Lc 9, 51. 13, 33). Pourquoi?

Jésus semble avoir eu à se déterminer entre une alternative demeurer caché et éviter ainsi la mort ou sortir de la clandestinité et risquer sa vie. Les quatre ou cinq mille hommes rassemblés au désert, ses disciples, Pierre, auraient aimé le voir sortir de son refuge, tel le messie entouré de son armée, toute puissance déployée pour la conquête de Jérusalem. Mais son arme était la foi, pas la force. Son projet était encore, comme toujours, d’éveiller la foi dans le royaume.

Faire naître la foi dans le royaume. C’était le service que tout au long de sa vie Jésus avait rendu aux malades, aux pauvres, aux pécheurs, à ses disciples, celui qu’il avait essayé de rendre aux scribes eux-mêmes, aux pharisiens. Il n’y avait pas d’autre moyen pour sauver le peuple du péché, de la souffrance, de la catastrophe. Aucun autre moyen de permettre au royaume d’arriver à la place du désastre. Mais, s’il lui devenait interdit de le faire, s’il était empêché de parler, de susciter la foi par ses enseignements et ses actes, que pouvait-il encore faire?

Il n’était pas disposé à se compromettre en acceptant le titre de Messie et à user de violence, pas disposé non plus à ménager ses propos pour plaire aux autorités,’(si toutefois il n’était pas déjà trop tard). La seule issue ‘était la mort. C’était la seule manière de poursuivre son service de l’humanité, le seul moyen de s’adresser encore au monde (Jn 7, i ; 4) la seule façon de témoigner du royaume. Les actes parlent plus que les mots et la mort parle plus encore que les actes. Jésus est mort afin que le Royaume puisse venir.

Tous les évangélistes nous dépeignent Jésus comme un homme qui est allé vers la mort avec lucidité et détermination. Les mots et les expressions qu’ils utilisent, spécialement dans ce qu’on appelle les «prédictions de la passion», nous viennent peut-être d’une réflexion faite après coup sur l’événement, mais le fait fondamental demeure il s’est engagé volontairement et en pleine connaissance de cause .

Il est d’ailleurs significatif que ces prédictions se situent toutes durant la période de la clandestinité et que la première d’entre elles apparaît en réponse à Pierre qui vient d’affirmer que Jésus est le messie (Mc 8, 29 ; 33 paral.). Significatif aussi que chacune des trois principales « prédictions » soit suivie d’instructions à propos du renoncement à soi-même, de l’acceptation de la mort, de la volonté de servir en prenant la dernière place (voir Mc 8, 34; 37. 9, 31; 37. 10, 33 ; 45 paral.).

Les textes ne nous permettent pas de préciser jusqu’où Jésus a pu prévoir les détails de sa mort. A-t-il pensé que ses disciples seraient arrêtés avec lui ? Plusieurs auteurs prétendent que les paroles de Jésus laissent entendre qu’il s’était attendu à ce qu’ils soient exécutés avec lui, ou du moins qu’il n’en excluait pas la possibilité. Serait-il lapidé ou crucifié, c’est-à-dire exécuté par le Sanhédrin ou par Pilate? L’arrêteraient-ils durant les fêtes de Pâque ou après ? Aurait il l’occasion de parler encore au temple avant son arrestation?

Peut-être avait-il prévu l’un ou l’autre de ces détails. Il semble bien par exemple qu’il ait suspecté Judas d’être un indicateur. Mais, de toute façon, il n’est pas besoin de faire appel à une quelconque connaissance divine, ni à une révélation particulière pour en trouver l’explication. Les paraboles par elles-mêmes sont assez claires, elles nous montrent que Jésus était tout à fait conscient des sentiments et des motivations des hommes et qu’il était tout à fait capable de prévoir leur prise de position et leurs réactions.

Reste la question de savoir si Jésus a prévu sa résurrection. Quelques-unes des « prédictions de la passion » se terminent par une «prédiction de la résurrection » « et après trois jours, le fils de l’homme ressuscitera » (Mc 8, 31 paral. 9, 31 paral. 10, 34 paral. Voir aussi Mc 9, 9). Que Jésus ait pu affirmer cela n’est pas impossible «Après trois jours » est une manière hébraïque, araméenne de dire « bientôt » ou «peu de temps après ». La plupart des Juifs de l’époque croyaient en la résurrection des morts au dernier jour et, parmi tous les Juifs, les martyrs étaient ceux qui semblaient les plus assurés de ressusciter. Jésus n’a pas dû annoncer qu’il ressusciterait avant ce dernier jour, autrement toute la confusion, le doute, la surprise qu’on constate chez les disciples lors de sa résurrection n’aurait aucun sens. En d’autres termes, ce que cette prédiction a dû signifier, c’était que Jésus, en tant que prophète et martyr, espérait ressusciter au dernier jour, et que ce dernier jour était proche.

Cette interprétation n’est pas incompatible avec les convictions de Jésus ni avec ses préoccupations, mais elle concerne un problème tout à fait marginal par rapport à l’ensemble de ses actes et de ses paroles. Il est probable qu’il était effectivement d’accord avec les pharisiens contre les sadducéens pour affirmer la résurrection, comme nous le rapportent les évangiles (Mc 12, 18 ; 27). Mais il est significatif que, mis à part ses «prédictions de la résurrection », cette réponse à la question des sadducéens est le seul moment où il aborde la question. Ce n’était pas une partie essentielle de ce qu’il tenait à dire au peuple d’Israël à l’époque et dans les circonstances où il vivait. Pourquoi parler de la résurrection quand le peuple vit dans la souffrance, qu’une catastrophe est imminente et qu’il y a un espoir de voir surgir le royaume de Dieu sur terre dans un délai proche? On peut se demander si Jésus a effectivement prononcé ces prédictions concernant sa résurrection. Cela ne veut pas dire que Jésus ne croyait pas en la résurrection. Sans aucun doute il y croyait, comme il croyait en beaucoup d’autres choses qui étaient la foi commune des Juifs de son époque, tout comme les prophètes croyaient en bien des choses qui n’étaient pas liées directement au message qu’ils adressaient à leurs contemporains. Simplement, pour Jésus, à ce moment, la résurrection, comme le problème de l’impôt à César ou les sacrifices dans le temple, ce n’était pas la préoccupation première.

Après la mort de Jésus, la situation est devenue totalement différente. Alors, nous allons le voir, la résurrection est apparue comme l’élément central de la foi.

CHAPITRE XVII

L’HOMME QUI EMERGE

Jésus est un homme sous-estimé. Sous-estimé non seulement par ceux qui ne voient en lui qu’un maître en religion, mais aussi par ceux qui, à l’extrême opposé, soulignent tant sa divinité qu’il en cesse d’être pleinement humain. Lorsqu’on laisse Jésus parler de lui-même, quand on essaye de le comprendre sans idées préconçues, dans le contexte de son époque, ce qui émerge c’est l’image d’un homme d’une indépendance extraordinaire, d’un courage immense, d’une authenticité incomparable, un homme dont la personnalité défie l’explication. Priver cet homme de son humanité c’est le priver de sa grandeur.

Il nous est difficile d’imaginer ce qu’il a dû être pour se différencier ainsi, aussi radicalement de tous ses prédécesseurs ou de tous ses contemporains, à une époque où la conformité de groupe était le seul critère de vérité et de vertu. L’immense érudition des scribes ne l’a pas impressionné. Il prend ses distances par rapport à eux, sans hésitation, même s’ils semblent infiniment plus compétents que lui sur les détails de la loi et de son interprétation traditionnelle. Aucune tradition ne lui semble trop sacrée pour n’être pas contredite, aucune certitude trop fondamentale pour n’être pas transformée.

Rien dans l’évangile ne peut nous laisser penser que Jésus se soit opposé à tout le monde par esprit de contradiction, pour le seul plaisir de la contradiction, pour exprimer un profond ressentiment envers le monde entier. Tout au long, il nous laisse l’impression d’un homme qui a le courage de ses opinions, d’un homme indépendant vis-à-vis de tous parce que son assurance personnelle lui rendait toute forme de dépendance superflue.

Il n’y a aucune trace de peur en Jésus. Pas de crainte de créer le scandale ou de perdre sa réputation ou même de perdre sa vie. Tous les hommes de religion, même Jean le Baptiste, ont été scandalisés par sa manière de se mêler aux pécheurs, sa façon de se réjouir de leur compagnie, sa liberté envers la loi, son apparente insouciance envers la gravité du péché, sa façon libre et familière de traiter avec Dieu. Il s’est rapidement acquis ce que nous pouvons appeler une mauvaise réputation «un glouton et un ivrogne ». Il le raconte lui-même avec une certaine pointe d’humour (Mt 11, 16; 19). En termes de solidarité de groupe, son amitié avec les pécheurs le classait lui-même parmi les pécheurs (Mt 11, 19. Jn 9, 24). Et, à une époque où l’amitié avec une femme étrangère à la famille ne pouvait signifier qu’une seule chose, ses relations avec les femmes, et entre autres avec les prostituées, auraient suffit à miner le peu de réputation qui pouvait encore lui rester (Lc 7, 39. Jn 4, 27). Jésus n’a rien fait, il n’a accepté aucun compromis, pour s’assurer ne fût-ce qu’un modeste prestige aux yeux des hommes. Il n’a pas recherché l’approbation, même pas celle du « plus grand parmi les fils de la femme »(Jean Baptiste).

Selon Marc (suivi en cela par Matthieu et Luc) même les adversaires de Jésus devaient reconnaître que c’était un homme sincère et sans peur

«Maître, nous savons que tu es franc et que tu ne te laisses influencer par qui que ce soit tu ne tiens pas compte de la condition des gens, mais tu enseignes les chemins de Dieu selon la vérité » (Mc 12, 14) TOB.

Même s’ils ne lui font ce compliment que pour mieux lui tendre un piège et le forcer à prendre une position délicate sur la question de l’impôt à César, il reste que cela nous donne une idée de l’impression que Jésus exerçait sur le peuple. Sa famille estimait qu’il avait perdu l’esprit (Mc 3, 21), les pharisiens prétendaient qu’il était possédé du démon (Mc 3, 22), on l’accusait d’être un ivrogne, un glouton, un pécheur, un blasphémateur, mais personne ne pouvait le soupçonner de malhonnêteté ou d’hypocrisie, personne ne pouvait lui reprocher de s’être jamais inquiété de ce qu’on disait ou de ce qu’on pouvait entreprendre contre lui.

Le courage de Jésus, sa franchise, son indépendance étaient telles que les gens de son temps se demandaient sans cesse «qui donc est cet homme ? » . Mais Jésus, et cela est plein d’enseignements, n’a jamais répondu à leur question. Car il n’y a aucune certitude que Jésus se soit jamais appliqué l’un ou l’autre des titres de majesté que l’Eglise, plus tard, lui a attribué.

Beaucoup d’exégètes ont soutenu que le seul titre que Jésus ait revendiqué est celui de « Fils de l’homme ». Ce n’est pas vrai. Non pas que Jésus ne se soit pas appelé lui-même le «fils de l’homme », mais parce que l’expression « fils de l’homme » n’est pas un titre.

Une masse affolante de recherches, de travaux érudits, de publications, a été consacrée au sujet de ce soi-disant titre de « fils de l’homme» dans l’évangile. La variété des conclusions auxquelles sont arrivés ces éminents scientifiques est plus affolante encore. Il est difficile d’en trouver deux qui s’accordent sur un point à propos de la signification de cette expression, excepté sur le fait que ce titre doit être extrêmement important!

Cela seul devrait nous faire deviner qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans la manière de poser le problème.

En fait, cette expression «fils de l’homme » au départ, a-t-elle été vraiment employée comme un titre? On ne la retrouve jamais dans une confession de foi, jamais pour présenter Jésus ou quelqu’un d’autre. Dans les évangiles, on ne la rencontre que sur les lèvres de Jésus, personne ne fait d’objection, à aucun moment, quand il l’utilise, personne ne pose de question à son propos, personne ne montre de signe de réaction quelconque...

Vermes a montré depuis, et définitivement, que cette expression était typiquement galiléenne, qu’elle n’était pas un titre, mais qu’elle était utilisée en araméen de Gaulée comme une expression pour se désigner soi-même en galiléen, celui qui parlait, pouvait, par timidité, réserve ou modestie, faire référence à lui-même en disant « Le fils de l’homme » au lieu de dire « moi je... ». En dehors de cela, l’expression « fils de l’homme », toujours selon Vermes, était aussi utilisée comme synonyme de « l’homme ». En d’autres mots, on pouvait s’en servir pour souligner l’aspect humain, par opposition à ce qui était sous humain, bestial (comparer Dn 7, 3; 7. 17; 26 avec 7, 13).

Certaines références au « fils de l’homme » dans l’évangile semblent faire allusion au texte de Daniel 7, 13 « Et je vis, venant sur les nuées du ciel, quelqu’un comme un fils d’homme ». On a pu en tirer argument pour affirmer que dans ces textes l’expression est employée comme un titre pour annoncer la venue du juge des temps derniers. Mais on peut tout aussi bien dire que dans ce cas, Jésus parle d’un autre que de lui-même il n’affirme pas qu’il est, personnellement, ce fils d’homme qui viendra sur les nuées. Et, par ailleurs, beaucoup de commentateurs aujourd’hui pensent que ces passages n’ont pas été formulés par Jésus lui-même, mais par la toute primitive communauté chrétienne.

Doit-on en conclure que l’emploi de cette expression par Jésus n’a d’autre signification qu’une simple particularité régionale du langage liée à sa langue maternelle l’araméen de Gaulée? Peut-être, mais on peut imaginer que Jésus avait autre chose en tête. Le témoignage évangélique semble vouloir montrer que Jésus a, pour le moins, accordé une grande importance à cette expression araméenne de « fils de l’homme ». Si nous gardons présente à l’esprit l’insistance qu’il a mise à affirmer la dignité de l’homme en tant qu’homme, la solidarité de la race humaine, nous pouvons risquer l’hypothèse que cet emploi fréquent, insistant, de l’expression «fils de l’homme » par Jésus, a été sa manière de se référer et de s’identifier à l’homme en tant qu’homme.

Ainsi, dire « le fils de l’homme est maître du Sabbat (Mc 2, 28) c’est une manière de dire «le Sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le Sabbat » (Mc 2, 27). Dire que le « fils de l’homme a le pouvoir sur terre de pardonner le péché » (Mt 9, 6) c’est louer Dieu « d’avoir donné un tel pouvoir aux hommes» (Mt 9, 8). Dire «les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel leur nid, mais le fils de l’homme n’a nulle part où reposer la tête » pourrait signifier que Hérode (le renard) et les Romains (les aigles impériaux) ont leur place dans la société et que l’homme en tant qu’homme n’y a pas encore trouvé la sienne. De la même façon, dire que le « fils de l’homme sera livré aux mains des hommes »(Mc 9, 31) pourrait être une allusion à ce paradoxe qu’un homme qui s’identifie à l’humanité puisse souffrir violence de la main d’autres hommes.

Si un homme acquiert son identité à partir de ce à quoi il s’identifie, nous pouvons dire que Jésus s’est identifié à l’humanité, son identité c’est l’homme en tant qu’homme, le «fils de l’homme ».

Tout ceci, comme je l’ai dit, reste une hypothèse. Mais nous pouvons affirmer avec un certain degré de certitude que lorsque Jésus fait usage de ce terme, il ne prétend pas à un titre, à une dignité, à un rang. A la vue de son enseignement explicite à propos des titres et des honneurs, on ne peut être surpris d’entendre dire qu’il désirait être reçu sans aucun titre honorifique. Comment aurait-il pu revendiquer les honneurs après avoir enseigné

Pour vous, ne vous faites pas appeler «Maître» car vous n’avez qu’un seul maître et vous êtes tous frères.  N’appelez personne sur la terre votre « Père » car vous n’en avez qu’un seul, le Père céleste.  Ne vous faites pas non plus appeler « Docteurs » car vous n’avez qu’un seul Docteur (le Christ) (Mt 23, 8; 10) TOB.

La dernière partie du passage a été, de toute évidence, altérée par Matthieu ou ses sources. Comme nous l’avons déjà vu, Jésus évitait généralement toute référence au Christ ou au Messie. De plus, il est tout à fait clair que l’intention du texte d’origine est de rappeler que Dieu seul est le « Docteur », le « Père », le « Maître ».

A moins que Jésus n’ait pas cru devoir mettre en pratique ce qu il prêchait, ou qu’il se soit considéré comme une exception à la règle, nous pouvons nous attendre à le voir décourager les gens de l’appeler «Maître » ou « Rabbi ».

Il n’y a aucune preuve qu’il l’ait fait. Peut-être a-t-il senti que cela aurait pu paraître pédant de reprendre sans cesse tous ceux qui désiraient simplement lui témoigner leur respect pour son enseignement. Peut-être, on peut le supposer, a-t-il effectivement tenté de reprendre les gens, mais la tradition ne l’a pas enregistré et cela ne nous est pas parvenu. C’est peut-être chercher un peu loin... Mais n’est-ce pas la tradition évangélique qui rapporte que Jésus interdisait aux gens de l’appeler « bon »? Jésus lui dit «Pourquoi m’appelles-tu bon? Personne n’est bon sinon Dieu seul » (Mc 10, 8 = Lc 18, 19).

Marc et Luc citent cette réplique, probablement avec une pointe d’ironie, pour eux Jésus est bon puisqu’il est Dieu. Mais Matthieu n’arrive pas à lui trouver de sens, aussi la transforme-t-il (Mt 19, 16 ; 17).

En fait, Jésus a simplement pratiqué ce qu’il prêchait

«Ils désiraient l’appeler Maître, lui désirait être le serviteur, celui qui leur lave les pieds » (Jn 13, 12; 15).

Jésus a dû être conscient du fait qu’il accomplissait les prophéties, l’attente des écritures, mais il ne semble pas s’être préoccupé de celui par qui cela se réalisait. Quand selon les évangiles, les disciples de Jean lui demandent s’il est celui qui doit venir, il ne répond pas à la question directement, simplement il désigne ce qui est en train de se passer et qui accomplit les écritures « Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés... aux pauvres est annoncée la bonne nouvelle » (Mt 11, 4; 5).

Il ne dit pas « Je rends la vue aux aveugles, je proclame la bonne nouvelle aux pauvres »... Ce qui importe c’est que ce genre de choses se produise, que les gens soient libérés et sauvés. Savoir qui le fait est une question sans intérêt. Il tenait d’ailleurs à ce que ses disciples se comportent de la même façon. Il ne lui est jamais arrivé d’empêcher qui que ce soit, même totalement étranger à lui, de participer à l’œuvre de libération (Mc 9, 38; 40). La seule question pour lui c’était de savoir si le peuple était libéré.

Devant cette évidence historique du silence de Jésus à propos de ses propres titres, quelques commentateurs modernes particulièrement compétents, ont avancé l’idée que Jésus s’est implicitement accordé une autorité par sa manière de parler et d’agir. Ils soutiennent que son indépendance même envers toutes les autorités, sa manière de déclarer « Moi je vous dis » ou « En vérité, en vérité je vous le dis» a été une revendication implicite de la plus haute, de la plus indépendante des autorités. Ils affirment même qu’on trouve là un fait historique sur lequel la recherche moderne sur l’histoire de Jésus peut s’appuyer avec confiance, ce serait le fondement de tous les titres qu’on a attribués par la suite au Christ.

Mais Jésus a-t-il vraiment revendiqué une autorité, même implicitement? Ne serait-on pas plus proche de la vérité en prétendant que ce qui a fait de lui un homme d’une incomparable grandeur c’est précisément le fait qu’il a parlé et agi « sans autorité » et qu’il a considéré que l’exercice même de l’autorité n’était qu’une pratique païenne (Mc 10, 42 paral.) ?

L’autorité comporte le droit à être obéi. Revendiquer l’autorité c’est réclamer ce droit, exiger l’obéissance. Bien sûr, Marc interprète certaines paroles de Jésus comme des paroles d’autorité, entraînant l’obéissance. Il en cite même pas mal (1, 22; 27). Mais, n’est-il pas significatif que ces paroles ne s’adressent qu’aux Esprits mauvais, à la maladie, aux péchés, aux lois, au vent et à la mer, jamais aux gens ? Le mot «Autorité» est habituellement réservé au fait d’avoir le droit à être obéi par d’autres. En grec, le mot Exousia peut être utilisé autant pour les gens que pour les choses. Luc s’efforce de le souligner en parlant de Exousia et de Dunamis: l’autorité et la puissance (9,1).

Nous avons déjà vu que le pouvoir de Jésus sur l’Esprit mauvais, sur le mal en général, c’était le pouvoir de 1a foi. Cette foi exceptionnelle de Jésus, qui guérissait et sauvait, qui éveillait la foi de ceux qui l’entouraient, c’est elle qui est décrite dans les évangiles comme une sorte d’autorité. C’est ce qui nous est d’ailleurs présenté explicitement dans l’histoire du centurion, ce symbole par excellence de l’autorité et de l’obéissance. Ce récit miraculeux nous vient d’une tradition indépendante de celle de Marc (Mt 8, 5 ; 13. Lc 7, i

10. Jn 4, 46; 53). Dans la forme où l’ont trouvé Matthieu et Luc, une comparaison se dessine entre la discipline militaire, l’autorité incontestée du centurion et le pouvoir de Jésus sur les esprits mauvais. L’idée qui soutient le récit c’est que cet homme habitué à l’efficacité infaillible de l’autorité militaire saura apprécier à sa juste valeur l’efficacité infaillible de la foi de Jésus. Aussi nous est-il dit que la foi de ce centurion est plus grande que toutes celles que Jésus a rencontrées en Israël.

On peut dire que Jésus a exercé une autorité, mais uniquement sous forme d’image, d’analogie. Car il s’agit de l’autorité sur le mal, c’est-à-dire du pouvoir de la foi.

Mais qu’en était-il de sa façon d’enseigner et de prêcher?

Rien ne peut être moins autoritaire que les paraboles de Jésus. Leur projet tout entier, c’est de permettre à l’auditeur de découvrir par lui-même. Ce ne sont pas de simples images pour illustrer un corps de doctrine révélé, ce sont des oeuvres d’art qui révèlent, dévoilent la vérité contenue dans la vie. Elles aiguisent la foi chez celui qui les écoute, de sorte qu’il puisse, par lui-même, « voir » la vérité. Et c’est la raison pour laquelle les paraboles de Jésus se terminent toujours, explicitement ou implicitement, par une question que l’auditeur est amené à se poser à lui-même «Lequel des trois, pensez-vous, s’est montré le prochain de l’homme blessé ? »(Lc 10, 36); « Lequel l’aimera plus ? » (Lc 7, 42); « Quel est votre avis? Lequel des deux fils a accompli la volonté du père ? » (Mt 21. 28; 31) ; « Maintenant que va faire le propriétaire de la vigne ? » (Le 20, 16). Les paraboles de la brebis perdue ou de la pièce de monnaie égarée sont rédigées presque entièrement sous forme de questions (Lc 15, 4; 10. Mt 18, 12; 14).

Ces paraboles n’étaient pas adressées aux pauvres et aux opprimés, ni aux disciples de Jésus, mais à ses adversaires. Elles visaient à les persuader, à les convaincre. Les questions avaient pour but, un peu comme dans les dialogues de Socrate, de les faire réfléchir par eux-mêmes.

On peut prétendre que, si Jésus utilisait cette méthode de raisonnement avec ses contradicteurs, ceux qui justement n’acceptaient pas son autorité, du moins devant ses disciples, devant les foules qui le considéraient comme leur maître, leur docteur, il parlait avec autorité. La plupart des paroles de Jésus, en effet, mises à part ses paraboles, ne sont pas formulées en forme de question. Loin d’être des arguments pour persuader, elles sont lancées, avec autorité, sous forme d’affirmation, de vérités... Mais Jésus n’aurait-il limité le droit de penser par soi-même qu’à ses seuls adversaires? On peut croire qu’il tenait à ce que ses disciples aussi se fassent une opinion par eux-mêmes (Lc 12, 57), qu’ils sachent déchiffrer par eux-mêmes les signes des temps (Lc 12, 54; 56. Mt 16, 2; 3). Comment aurait-il pu demander à ses disciples d’accepter tout ce qu’il disait avec une foi aveugle?

Jésus désirait que tous voient ce que lui-même voyait, qu’ils croient en ce que lui-même croyait. Il n’avait aucun doute sur la vérité de ce qu’il voyait et croyait. C’est pourquoi il apparaît extraordinairement confiant et sûr de lui. C’est cela qui devait dégager de lui cette impression «d’autorité ». C’est la force incomparable de ses convictions qui lui faisait dire, si toutefois il l’a dit « Mais moi je vous dis... En vérité je vous le dis... » Jésus a proclamé la vérité sans hésitation, que ce soit par la méthode persuasive de la parabole ou par des prises de parole plus directes. Dans ses interventions il n’y a pas de place pour les «peut-être », les « il se pourrait ». Il n’y a pas de «si » ou de « mais ». Il y a la vérité de la vie. Comment se pouvait-il qu’ils ne la voyaient pas ?...

Personnellement je n’ai pu trouver aucune preuve déterminante montrant que Jésus a jamais appelé son auditoire à s’incliner devant une autorité quelconque, la sienne ou celle d’un autre. A la différence des scribes, il ne fait jamais allusion à l’autorité de la tradition rabbinique, ni même à l’autorité de l’Ecriture elle-même. Il n’expose pas la vérité en commentant ou en interprétant le texte sacré. Sa perception, son enseignement de la vérité est direct, immédiat. Il ne se prévaut même pas de l’autorité du prophète, l’autorité qui vient tout droit de Dieu. Contrairement aux autres prophètes, il ne fait pas appel à ce genre littéraire spécial que sont l’appel prophétique, les visions, pour authentifier ses paroles. ((Jésus, bien sûr, se sait prophète, mais il ne se repose pas sur l’autorité qui revient à un prophète. Même s’il a eu l’expérience d’un appel ou celle d’une vision , il n’y fait jamais appel pour authentifier sa parole)) Il n’emploie jamais les introductions classiques des prophètes « Parole de Dieu... ». Il refuse de réaliser un signe venant du ciel pour prouver son droit à parler au nom de Dieu. Et, lorsqu’il est affronté directement aux questions sur l’autorité dont il peut se prévaloir, il refuse de répondre (Mc 11, 33 paral.). Son désir, c’était que les gens saisissent la vérité, à partir de ses paroles, de son action, sans avoir à s’appuyer sur une autorité quelconque. Linneman, dans sa brillante étude sur les paraboles de Jésus, conclut que « la seule chose qui puisse donner du poids aux paroles de Jésus, ce sont ces paroles elles-mêmes » .

Jésus a été unique, parmi les hommes de son époque, par sa capacité à dépasser toutes les formes de pensée basées sur l’autorité. La seule autorité à laquelle on puisse dire qu’il ait fait appel, c’est celle de la vérité elle-même. Ce n’est pas son autorité qui le rendait vrai, c’était sa vérité qui lui donnait autorité. Et, pour autant que l’autorité de Dieu puisse être conçue comme l’autorité de la vérité, on peut dire que Jésus s’est appuyé et qu’il a possédé l’autorité de Dieu. Bien que, lorsque nous employons ce mot autorité au sujet de la vérité (et par conséquent de Dieu) il s’agisse encore d’une métaphore. Jésus n’a pas demandé aux gens de lui obéir, il leur a demandé « d’obéir » à la vérité, de vivre dans le vrai. Là encore il serait préférable de parler de puissance que d’autorité. La puissance, le pouvoir des paroles de Jésus, c’est le pouvoir de la vérité elle-même. Jésus a eu un impact durable sur les hommes parce que, en évitant de lier sa pensée à toute forme d’autorité, il a libéré le pouvoir de la vérité elle-même, qui est le pouvoir de Dieu et, bien entendu, le pouvoir de la foi.

Ç’est la seule chose qu’on puisse dire que Jésus ait revendiquée celle de dire la vérité. C’est une affirmation lourde de sens, infiniment plus qu’aucun titre de gloire, fût-il assorti d’autorité supra-humaine. Quel était le fondement de son affirmation? Qu’est-ce qui lui a donné une telle assurance en l’infaillibilité, l’authenticité de ses convictions? On ne peut que répondre ces convictions elles-mêmes. Jésus a clairement saisi que son regard sur la réalité n’avait aucun besoin d’être prouvé ou authentifié de l’extérieur. Sa perception du monde était de l’ordre intuitif, expérimental, elle s’authentifiait par elle-même.

Cela nous conduit à la délicate question de l’expérience personnelle de Jésus. Toute tentative pour rebâtir la psychologie de Jésus ou sa conscience de lui-même ne peut être que pure hypothèse. Beaucoup de chercheurs se sont contentés d’affirmer que, quelque part, au cœur de la personnalité mystérieuse de Jésus, il devait y avoir une expérience unique de proximité, d’intimité avec Dieu l’expérience du Père (Abba). Cela est sans doute vrai, tout semble l’indiquer, mais n’est-il pas possible de rendre compte un peu de ce que cette expérience a pu être?

Pour cela point n’est besoin de vastes spéculations sur la psychologie de Jésus. Nous savons qu’il était poussé à agir et parler par un profond sentiment de compassion. Nous savons que l’expérience du Père (du Papa, de l’Abba) est l’expérience d’un Dieu, Père, compatissant. Cela revient à dire que Jésus a réalisé, au plus profond de lui-même, que cette puissance créatrice présente au-delà de tous les phénomènes (Dieu) était puissance de compassion, puissance d’amour. «Celui qui aime est né de Dieu, il a fait l’expérience de Dieu; celui qui n’aime pas n’a jamais fait l’expérience de Dieu, parce que Dieu est Amour » ( 1 Jn 4, 7; 8).

Selon von Rad, un prophète ne fait que partager son «savoir » sur Dieu, il est rempli, jusqu’à s’en consumer, des sentiments, des émotions mêmes de Dieu. Dans le cas de Jésus, c’est le sentiment de l’amour que Dieu lui-même nous porte qui l’avait possédé, qui l’avait envahi. Toute sa conviction, sa foi, son espoir ne sont que l’expression de cette expérience fondamentale. Si Dieu est amour, alors la bonté triomphera sur le mal, l’impossible arrivera et l’espoir illumine déjà notre humanité. La foi, l’espérance, c’est expérimenter la compassion en sachant qu’elle est l’émotion de Dieu lui-même.

La compassion est le fondement de la vérité. Faire l’expérience de la compassion c’est ressentir les souffrances, les sentiments de l’autre. Souffrir, réagir avec l’homme, la nature, Dieu, c’est se mettre en harmonie avec les rythmes et les poussées de la vie. C’est vivre la solidarité avec cet homme, cette nature et Dieu. C’est évacuer toute forme d’aliénation et de fausseté. C’est réconcilier l’homme avec la réalité, et, par conséquent, le rendre vrai, authentique, au plus profond de lui-même.

Le secret du regard infaillible de Jésus, de ses convictions indéracinables, a été celui de l’infaillibilité de sa solidarité avec Dieu qui se révèle dans une solidarité avec l’homme et la nature. Cela fait de lui un homme unique par sa liberté, unique par son courage, son audace, son indépendance, son espérance et sa vérité.

Pourquoi certains en sont-ils venus à vouloir supprimer un homme de cette trempe? Pourquoi en sont-ils venus à souhaiter son arrestation et sa condamnation?

 

CHAPITRE XVIII

EN PROCES

Les événements qui ont conduit Jésus à la mort et les motivations qui ont travaillé à sa condamnation sont confus, déconcertants. On garde l’impression que les personnes mêmes qui ont été entraînées dans l’affaire l’ont vécue de manière embrouillée et trouble.

Dans le but d’apporter un peu de clarté à la situation, nous pourrions nous-mêmes distinguer entre les accusations qui auraient pu être portées contre Jésus, celles qui furent effectivement portées contre lui et les motifs réels, cachés qui occasionnèrent sa chute. Les évangiles eux-mêmes témoignent de cette triple distinction par exemple, Jésus aurait pu être accusé d’avoir délibérément rompu le Sabbat ou d’avoir pratiqué la magie (chassant les démons par le pouvoir de Satan); il a été en fait accusé de vouloir se faire Messie-Roi; et la vraie raison de sa condamnation, selon Marc suivi en cela par Matthieu, ce fut l’envie et la jalousie (Mc 15, 10. Mt 27, 18). Malheureusement, à cause de leur projet, les évangélistes n’arrivent pas à maintenir cette distinction tout au long du récit. Ainsi des accusations qui auraient pu être portées contre Jésus nous sont parfois présentées comme étant celles qui ont été réellement avancées contre lui (par exemple le blasphème Mc 14, 64), et celles qui ont été employées contre lui nous sont parfois proposées comme étant la cause véritable de sa condamnation, par exemple le fait qu’il se serait déclaré le messie (Mc 14, 62; 64). Tout cela a contribué à brouiller les pistes.

D’autre part, il nous faut aussi distinguer entre la part jouée par les dirigeants du peuple juif et celle qui a été tenue par le gouvernement romain. Il y avait deux tribunaux le Sanhédrin, la cour de Justice juive composée du grand prêtre assisté de quelque soixante-dix chefs des prêtres, des anciens et des scribes, et le tribunal romain, présidé par Pilate, le procurateur ou gouverneur. Jésus a été jugé, condamné et exécuté par le tribunal romain. Mais, les évangélistes, comme tous les premiers chrétiens, se sont efforcés de mettre en évidence que, en dépit des apparences, ce sont les chefs du peuple juif, bien plus que les Romains, qui ont porté la responsabilité de sa mort. Ils ont tout à fait raison, mais la manière dont ils ont tenté de le démontrer à leurs lecteurs a ajouté à la confusion spécialement lorsqu’ils donnent l’impression que l’interrogatoire de Jésus par les dirigeants juifs s’est passé sous forme de procès.

Ils n’ont pas eu l’intention de tromper ou de déformer les faits, mais celle d’aider le lecteur à comprendre ce qui s’était passé. A première vue ce sont les Romains qui semblent avoir été les premiers responsables, mais, en réalité, les vrais coupables ce sont les Juifs. Si les évangélistes réagissent ainsi ce n’est pas par antisémitisme ou par sympathie pour les Romains mais simplement par déception. En fait, Jésus avait appelé cette nation à un moment précis de son histoire et elle l’avait rejeté. Cela aurait pu se produire dans la plupart des autres pays en pareilles circonstances.

Que s’est-il donc passé?

L’accusation sur laquelle Jésus a été jugé, condamné et exécuté a été de s’être prétendu le Messie ou Roi des Juifs. C’est ce sur quoi porte tout l’interrogatoire de Pilate. Sur la croix, c’est le chef d’accusation qui apparaît. Tout le reste est pure spéculation autour des motifs possibles d’inculpation. Le Sanhédrin aurait pu l’accuser d’être un faux docteur, un faux prophète, un fils rebelle (Mt 21, 20; 21), d’avoir volontairement enfreint le Sabbat, de s’être adonné à des pratiques magiques. Les premiers chrétiens étaient convaincus que certains Juifs l’accusaient de blasphème parce qu’il avait pardonné les péchés (Mc 2, 7 paral.), parce qu’il s’était déclaré le messie, le fils de Dieu, le fils de l’homme (Mc 14, 61; 64 paral.), parce qu’il avait tenté de se faire l’égal de Dieu (Jn 5, 18. 10, 33; 36. 19, 7). Ils étaient persuadés que tout cela avait dû être débattu devant le Sanhédrin (Mc 14, 61; 64 paral.) et que cela avait été la raison pour laquelle le peuple avait demandé à Pilate de le crucifier (Jn 19, 7).

Mais, selon Luc, les Juifs l’avaient accusé — et c’est ce qui avait été retenu par les Romains — d’activité subversive, d’opposition au paiement de l’impôt à César (Le 23, 2). Et, en un certain sens, son activité et son enseignement étaient effectivement subversifs, car il désirait transformer la société de fond en comble. Quant à la question de l’impôt, nous l’avons vu, il avait évité soigneusement de descendre sur le terrain de la controverse en faveur de l’un ou l’autre camp; pour lui, là n’était pas le vrai problème.

Quoi qu’il en soit, même si les charges et les accusations qui pouvaient peser sur lui étaient nombreuses, ce n’est pas le Sanhédrin qui l’a convoqué à son tribunal mais ce sont les Romains, et ils l’ont condamné pour s’être déclaré le roi des Juifs. Pourquoi? Quelle a pu être leur motivation véritable?

Pilate était un gouverneur particulièrement impitoyable. Il n’hésitait pas à outrepasser ses droits pour provoquer les Juifs et, à la première protestation ou révolte, il les écrasait, il les massacrait sans scrupule. Tout rebelle ou supposé tel, était le plus souvent exécuté sans jugement. Selon Philo, le philosophe contemporain juif, Pilate était « par nature inflexible, tyrannique et dur ». Il dresse ainsi la liste des crimes perpétrés par Pilate « Corruption, Tyrannie, Pillage, Violence, Calomnie, Exécutions répétées et sommaires, Cruautés insupportables et sans limites... »

Ce portrait est confirmé par le récit de l’historien contemporain juif Josèphe, qui relate trois incidents survenus durant l’administration de Pilate. Le premier d’entre eux concerne l’affaire des écussons romains et des insignes impériaux que les Juifs considéraient comme des objets idolâtres à cause des images de l’empereur et des autres symboles religieux qu’ils portaient. En dépit du fait que cela n’avait jamais été exigé auparavant, Pilate décida de les imposer dans la ville de Jérusalem. Le peuple protesta et s’en vint demander à Pilate de les retirer. Il refusa et les encercla secrètement avec l’intention de les massacrer. Ils ne durent la vie qu’au fait de n’avoir pas opposé de résistance et de s’être préparés au martyre. Cela aurait été une erreur politique de les tuer ainsi de sang-froid. Durant un autre affrontement entre les Juifs et Pilate, cette fois à propos de l’utilisation des fondations du temple pour construire un aqueduc, il les fit encercler et matraquer. Il y eut des morts et de nombreux blessés graves. Le troisième incident le conduisit à sa perte. Il fut la cause de son rappel à Rome. Il s’agissait cette fois d’un groupe de Samaritains qui s’étaient rassemblés au mont Gerizim dans l’intention bien innocente de rechercher les vases sacrés que, pensaient-ils, Moïse y avait cachés. Pilate envoya son armée pour les massacrer. Pilate semble avoir connu une véritable obsession de tout ce qui était rassemblement de foule. Chaque fois que les Juifs ou les Samaritains se réunissaient pour une cause commune, quelle qu’elle fût, il entrevoyait l’éventualité d’un rébellion contre Rome. L’Evangile nous laisse la même image de Pilate à travers une brève allusion à un autre incident dans le temple. Luc parle de ces Galiléens « dont le sang a été mêlé à celui du sacrifice » (13, 1) un massacre dans le Temple!

Evidemment ce n’est pas cette description de Pilate que nous retrouvons dans les récits évangéliques du procès de Jésus. Il est clair que Pilate y a été en quelque sorte blanchi afin de concentrer l’attention du lecteur sur l’attitude des Juifs responsables de la mort de Jésus. Mais dans les faits, quel a bien pu être le sentiment de Pilate envers Jésus?

Nous savons ce que d’autres procurateurs romains, moins impitoyables que Pilate, pensaient des prophètes ou des messies éventuels. Aux environs de 45 après J.-C., un prophète nommé Theudas a entraîné un grand nombre de Juifs avec leurs biens au bord du Jourdain, leur promettant, comme Moïse, de diviser miraculeusement les eaux afin de traverser la rivière pour se rendre au désert. Le procurateur, Cuspius Fadus, lança sa cavalerie. Il y eut des morts et des prisonniers. Theudas fut décapité. Pourtant il n’y avait aucune raison de penser que Theudas appartenait au parti des zélotes.

On peut citer aussi l’incident du prophète juif venu d’Egypte. Aux environs de 58, il rassembla une foule importante au mont des Oliviers, promettant, comme l’avait jadis fait Josué, que les murs de la cité s’écrouleraient à son commandement. Le procurateur, Antonius Feux, passa à l’action immédiatement. Beaucoup de Juifs perdirent la vie, 1’Egyp-tien réussit à fuir. Plus tard un officier romain, se méprenant sur l’identité de Paul, le prit pour ce juif égyptien qui, disait-il, était le chef d’une bande de quatre mille « Sicaires. (ou égorgeurs) (Ac 21, 38). Ils n’appartenaient pas non plus au parti des zélotes même si leur chef-prophète nourrissait des intentions proches des leurs.

Si Pilate avait connu les intentions de Jésus, s’il avait su la sorte de royaume qu’il entrevoyait et sa détermination à répandre la foi en ce royaume, il aurait certainement décidé de le supprimer. Pilate l’aurait considéré comme une sérieuse menace politique, même s’il avait su que Jésus n’avait pas l’intention d’instaurer son royaume par la force des armes. Tout comme Hérode avait estimé que Jean Baptiste était un danger et qu’il en était arrivé à la décision de le faire arrêter, même si Jean n’avait pas fait appel à la violence. La rébellion armée n’était pas la seule forme de menace envers l’autorité romaine. Tout mouvement populaire tendu vers le changement, particulièrement lorsqu’il s’appuyait sur des motifs religieux, pouvait être considéré comme extrêmement dangereux.

Cela, c’est ce que Pilate aurait pu penser de Jésus s’il avait connu ses enseignements et ses projets. Mais, en fait, Pilate a-t-il jamais su quelque chose de Jésus ?

Il se peut qu’il ait été au courant de l’incident de la cour du temple, lorsque Jésus avait expulsé les marchands. La garnison romaine assurait la surveillance de la cour et, lorsque Paul, un peu plus tard, fut à l’origine d’une émeute aux portes du temple, les soldats intervinrent immédiatement (Ac 21, 27; 36).

Le « nettoyage» de la cour du temple n’a pas dû passer inaperçu. Cela aurait pu suffire à rendre Jésus suspect aux yeux de Pilate. Mais nous ne pouvons être sûrs que la garnison romaine ait fait un rapport sur l’affaire à Pilate.

Au moment du procès, Pilate savait, pour le moins, que Jésus était un meneur influent et que beaucoup de ceux qui le suivaient le considéraient comme le futur messie ou le roi des Juifs. Mais Pilate connaissait-il cela avant le procès ? Il semble bien que oui.

Nous apprenons par l’évangile de Jean que Jésus a été arrêté par une troupe composée de gardes juifs et de soldats romains (18, 3; 12). Etant donné la tendance de Jean à réduire au maximum la responsabilité des Romains chaque fois qu’il le peut, cette présence de soldats romains avec leur capitaine (Jn 18, 12) peut être considérée comme un fait historique. Or, il est impossible qu’un Juif, même le grand prêtre en personne, ait pu donner à des soldats romains l’ordre d’aller arrêter quelqu’un. Pilate a dû intervenir. Pilate a dû décider l’arrestation de Jésus. Il devait par conséquent savoir quelque chose avant même le procès.

Nous en arrivons donc à cette conclusion que, même si les soupçons de Pilate, au moment de l’incident du temple, ne s’étaient pas encore portés sur Jésus et ses projets, peu de temps après, juste avant l’arrestation il avait dû déceler quelque chose.

Quel a été le râle joué par les autorités juives dans cette affaire ? Le grand prêtre était nommé par les Romains. On lui permettait d’exercer son autorité et de prendre part à l’administration du pays. Même ses fonctions religieuses étaient sous le contrôle des Romains ils avaient la garde des ornements sacrés. Aussi le grand prêtre et ses associés étaient-ils profondément engagés dans ce que nous appellerions aujourd’hui les affaires de l’Etat, en totale dépendance des Romains. Leur râle consistait à aider au maintien de l’ordre, particulièrement parmi l’énorme foule rassemblée pour les fêtes à Jérusalem.

Que pouvaient-ils connaître de Jésus? Sans doute peu de choses. Ils en savaient au moins autant que Pilate, mais pas assez pour lui trouver un motif d’inculpation selon la loi juive (à supposer qu’ils aient un jour envisagé de lui intenter un procès devant le Sanhédrin). Nous pouvons estimer avec certitude qu’ils savaient que Jésus incitait le peuple à mettre sa foi en la venue imminente du Royaume de Dieu, et que certains voyaient en lui le Messie promis. Une telle propagande a pu paraître présenter de prime abord, pour le grand prêtre et ses associés, un réel danger pour le délicat maintien de la paix avec les Romains. C’étaient des hommes d’affaires, plus intéressés aux choses pratiques qu’à la recherche de la vérité.

Et cela apparaît clairement dans leurs délibérations au sujet de Jésus, peu de temps avant son arrestation. C’est encore Jean qui nous en donne le contenu

Que faisons-nous.,. Si nous le laissons continuer ainsi, tous croiront en lui, les Romains interviendront et ils détruiront notre lieu saint et notre nation...» Caïphe qui était grand prêtre en cette année dit ‘<Vous ne comprenez rien, vous ne réfléchissez même pas que votre avantage c’est qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière» (Jn 11, 47; 50) TOB.

Ici ce n’est pas la vérité qui les préoccupe, encore moins ce que nous appelons la vérité religieuse. C’est le problème de l’opportunité politique. Quelles seront les représailles romaines si rien n’est fait contre lui ? Ne serait-il pas plus prudent de le faire disparaître ?

Il n’y a que deux façons de donner sens à ces délibérations la première c’est que Caïphe était d’avis que la propagande faite autour d’un nouveau royaume et l’accueil de Jésus par les foules comme Messie Roi ne pouvaient que précipiter l’affrontement entre Juifs et Romains. Et si cela se produisait, les Romains « viendraient prendre notre place et notre nation ». Paul Winter prétend que ce « notre place » ne représente pas la « place sainte du Temple » mais la situation sociale du grand prêtre et de son conseil S’il en est ainsi, Caïphe aurait craint d’être prive de son poste à cause de sa négligence, n’ayant pas réussi à prévenir l’agitation en rendant compte aux Romains de ce qui se préparait et en mettant la main sur Jésus pour le leur livrer,

L’autre solution c’est que Pilate avait déjà donné l’ordre de retrouver Jésus et de s’en saisir. Les autorités juives pourraient alors avoir délibéré sur le bien-fondé de cette exigence. Etait-il permis de mettre la main sur un Juif pour inculpation politique, sur ordre d’un pouvoir païen ? La sentence. Il vaut mieux qu’un seul meure plut5t que la nation tout entière > ressemble étrangement à la sentence légale selon laquelle un « homme recherché doit être appréhendé de peur que la communauté tout entière ne souffre».

En d’autres mots, nous sommes en présence, soit d’une mesure préventive destinée à éviter l’affrontement avec le pouvoir romain, soit d’une délibération sur la suite à donner à un mandat d’arrêt. Dans l’un ~u l’autre cas, la décision du grand prêtre et de son conseil a été de choisir la collaboration avec Rome. La situation politique réclamait l’arrestation de Cet homme et sa mort. Tenter de le sauver aurait signifié le suicide pour la nation.

Ce sont les Romains qui ont voulu la disparition de Jésus. Qu’ils aient découvert par eux-mêmes le danger qu’il représentait et exigé son arrestation, ou qu’ils aient été renseignés par Caïphe après délibération du Conseil importe peu. En fait, cette décision d’éliminer Jésus est en plein accord avec ce que nous connaissons de la politique de Pilate et de ses successeurs. Ils ont toujours supprimé les prophètes et les messies en puissance.

Les autorités juives, quelles qu’aient été leurs raisons, décidèrent alors de retrouver Jésus pour s’en saisir et le livrer à Pilate. Ce dont on peut les accuser c’est de l’avoir trahi. « Se saisir », et « trahir » se dit de la même façon en grec Paradidomai (Mc 9, 31 paral. 10, 33; 34 paral. 14, 41 paral. 15, i paral. Mt 26, 2. Jn 19, 11. Ac 7, 52). Il y a eu, par conséquent, deux traîtres Judas l’a trahi (s’est saisi de lui) pour le livrer aux autorités juives et celles-ci, à leur tour l’ont trahi (se sont saisies de lui) pour le livrer aux Romains (Mc 10, 33; 34 paral.). Il a été alors jugé et condamné à mort par le tribunal romain.

L’aspect le plus remarquable du procès lui-même, la seule chose dont on puisse être absolument certain, et la seule qu’on néglige régulièrement, c’est que Jésus ne s’est pas défendu. Tout au long de la procédure, quel que soit celui qui l’accuse ou le contenu de l’accusation qu’on porte contre lui, Jésus demeure silencieux (Mc 14, 60; 61. 15, 4; 5. Mt 26, 62; 63. 27, 12; 14. Lc 23, 9). S’il prend la parole c’est uniquement pour dire qu’il n’est pas concerné ou qu’il n’est pas en situation pour répondre « C’est toi qui le dis » (Mc 15, 2. Mt 26, 64. 27, 11. Lc 22, 70. 23, 3) ou « Si je te réponds tu ne me croiras pas et si je te pose une question tu ne me répondras pas» (Lc 22, 67; voir aussi 20, 8. Jn 18, 20; 21). Le dialogue élaboré par les rédacteurs des évangiles ou leurs sources pour donner un aperçu des relations de Jésus et de ses adversaires, ne peut cacher la simple réalité des faits « Il ne répondit sur aucun point » (Mt 27, 14).

Le « Serviteur souffrant » d’Isaïe (Is 53, 7) demeurait ainsi silencieux, devant ses accusateurs, tel un agneau qu’on conduit à l’abattoir. Cela ne suffit pas à en tirer la conclusion que les évangélistes, ou leurs sources, ont inventé de toutes pièces ce silence de Jésus pour souligner le fait qu’il était le serviteur souffrant annoncé par le prophète. L’attitude de Jésus devant ses accusateurs correspond exactement à ce que nous pouvions prévoir. Il avait toujours refusé de produire des signes venant du ciel, il n’avait jamais imposé son autorité, il avait toujours refusé de répondre aux questions concernant sa propre autorité, aujourd’hui il refusait de se défendre, de justifier son comportement.

En d’autres termes, Jésus se tient là, sans un mot, il est une question pour chacun. En vérité ce n’est pas Jésus qui est en procès. Ce sont ses accusateurs, ceux qui l’ont trahi. Son silence même les gêne, les dérange, Les questionne, Les met à l’épreuve. Leurs paroles leur reviennent, elles les condamnent. L’interrogation atteint en premier lieu Pilate et le laisse désorienté. Le silence de Jésus le prend par surprise (Mt 27, 14 paral.).. Il a dû probablement hésiter un moment, tous les évangélistes nous le suggèrent. Mais comme il n’était pas, il n’avait jamais été préoccupé de la vérité, il va de l’avant la raison d’Etat commande. Comme l’a clairement vu Jean, Pilate s’est rendu coupable de ne pas chercher la vérité (Jn 18, 37 ; 38).

Caïphe et ses comparses sont plus coupables encore. Il devait être difficile de faire un choix entre la vie d’un homme et l’avenir d’une nation. Mais plus encore que Pilate, ils auraient pu se donner la peine d’une enquête précise sur Jésus, ils auraient pu se montrer accueillants qui sait, peut-être avait-il quelque chose d’intéressant à proposer... Mais même si Caïphe avait été ouvert à la vérité, s’il en était venu à croire Jésus, qu’aurait-il pu faire pour sauver la paix avec Rome? Risquer sa propre vie, démissionner de son poste, rejoindre Jésus dans la clandestinité, travailler avec lui pour répandre la foi dans le Royaume ? Nous mesurons tout ce que cela lui aurait demandé et combien peu d’hommes dans sa situation auraient été assez passionnés de vérité, d’honnêteté pour le faire! D’ailleurs n’était-ce pas pour cette raison que les hommes de l’époque se trouvaient au bord du désastre? A coup sûr Caïphe n’était pas prêt à faire face au défi que lui lançait Jésus. Qui de nous se permettrait de lui lancer la première pierre?

La mort de Jésus a été aussi une condamnation pour les scribes, les pharisiens, tous ceux qui l’ont rejeté en pleine connaissance de cause. S’ils l’avaient reçu, s’ils avaient cru en ce royaume de pauvres, le royaume serait venu au lieu du désastre. Ils n’étaient guère différents de tant d’hommes et de femmes d’aujourd’hui que le procès de Jésus accuse, eux aussi.

Finalement, les disciples eux-mêmes ont été mis à l’épreuve. Une épreuve sévère accepteraient-ils de mourir avec lui pour la cause de

 

CHAPITRE   XIX

LA FOI EN JESUS

Jésus n’a pas fondé une organisation. Il a inspiré un mouvement. Il est inévitable que le mouvement se soit assez vite organisé. Mais, au départ, il n’y avait que des personnes, des individus éparpillés ou des groupes s’inspirant de Jésus. Il y avait les douze, les femmes, sa famille (Marie, Jacques, Jude), des pauvres et des opprimés qu’il avait remis debout, sur leurs pieds; il y avait des disciples en Gaulée, d’autres à Jéricho (Zachée...), à Jérusalem (Joseph d’Arimathie, Nicodème...). Il y avait des Juifs de langue grecque, comme ces sept «hellénistes » qui avaient été attirés par ce qu’ils avaient entendu dire de lui (Ac 6, 1 ; 6). Il y avait même des pharisiens et des prêtres qui s’étaient joints à la communauté de Jérusalem (Ac 6, 7. 15, 5)...

Chacun se souvenait de Jésus à sa propre manière ou était frappé par tel ou tel aspect de ce qu’on racontait de lui. Au départ il n’y avait ni doctrine, ni dogme, ni chemin universel pour le suivre ou croire en lui.

Jésus n’avait pas de successeur. Il n’avait pas suscité cette sorte de mouvement qui se perpétue en désignant des successeurs au fondateur. Les zélotes, les Maccabées, auparavant s’étaient dotés d’une dynastie héréditaire. Dans le mouvement inspiré par Jésus, et cela est remarquable, c’était lui qui restait le meneur, la référence pour les disciples, même après sa mort. De toute évidence, on avait le sentiment que Jésus était irremplaçable. S’il mourait, le mouvement mourait. Mais, si le mouvement continuait, c’était que, d’une manière ou d’une autre, Jésus continuait à vivre.

Le mouvement était multiforme, en fait il était informe, spontané. Son seul point d’unité et de cohésion c’était la personnalité de Jésus lui-même. Non pas qu’il s’agissait, pour autant que nous pouvons le savoir, de perpétuer purement et simplement son enseignement et sa mémoire. Les premiers chrétiens étaient des hommes qui continuaient à expérimenter, ou commençaient d’expérimenter, d’une manière ou d’une autre, la puissance de la présence de Jésus parmi eux, après sa mort. Chacun avait le sentiment que, malgré sa mort, c‘était encore Jésus qui était le meneur, le guide, l’âme de la communauté. Certains de ceux qui l’avaient connu et rencontré avant sa mort, spécialement les douze, étaient convaincus de l’avoir vu vivant après sa mort et qu’il les avait instruits de nouveau comme il le faisait auparavant. Ceux-là, et les femmes qui avaient découvert le tombeau vide, affirmaient que Jésus était ressuscité des morts.

Beaucoup aussi, faisant l’expérience de cette présence, de cette influence durable de Jésus, acquirent la conviction d’avoir hérité de son Esprit, l’Esprit de Dieu. Ils avaient le sentiment d’être possédés par son Esprit, d’être guidés par cet Esprit. En eux se réalisait la prophétie de Joël, au travers de Jésus l’Esprit avait été répandu parmi eux, il les faisait tous prophètes, visionnaires (voir le sermon de Pierre [Ac 2, 14; 41]. Jésus demeurait présent et actif à travers la présence et l’activité de son Esprit «maintenant le Seigneur est Esprit, et là où l’Esprit du Seigneur est, là est la liberté... C’est là l’œuvre du Seigneur qui est Esprit » (Il Cor 4, 17; 18).

Jésus avait eu, et continuait à avoir un tel impact sur ses disciples qu’ils considérèrent qu’il était impossible de penser qu’un autre puisse l’avoir égalé ou dépassé, pas même Moïse ou Elie (Mc 9, 2; 8 paral.) ou Abraham (Jn 8, 58). Il était inconcevable qu’un autre prophète, un juge ou un Messie puisse encore venir après lui (Jn 7, 31). Il devenait inutile d’attendre encore quelqu’un d’autre (Mt 11, 3 paral.). Jésus représentait tout ce que les Juifs avaient espéré. Tout ce qu’ils avaient demandé dans leurs prières. Il avait accompli ou allait accomplir toutes les promesses, toutes les prophéties. Si quelqu’un devait juger le monde à la fin des temps, c’était lui (Ac 10, 42. 17, 31). Si quelqu’un devait être investi du titre de Messie, de Roi, de Seigneur, de fils de Dieu, dans le royaume, qui d’autre sinon lui pouvait y prétendre? (Ac 2, 36. 3, 20; 21. Rom 1, 4).

Leur admiration, leur vénération pour lui ne connut plus de borne. Il était en tout le critère unique, ultime du Bien et du Mal, du Vrai et du Faux, l’unique espérance de L’avenir, le seul pouvoir qui puisse transformer le monde. Ses disciples l’élevèrent à la droite de Dieu, ou plutôt acquirent la conviction que, aux yeux de Dieu lui-même, c’était la place qui lui revenait (Ac 2, 33; 34. 5, 31. Eph. 1, 20; 23. 1 Cor 15, 24 ;27. 1 Pet. 3, 21; 22. Heb. 10, 12; 13). Dieu lui-même réfutait le jugement des chefs du peuple juif. Ils l’avaient rejeté, trahi, exécuté, mais Dieu l’avait relevé, glorifié, exalté, il l’avait fait Seigneur, Messie, Pierre angulaire (Ac 2, 22; 36. 3, 13; 15. 4, 11. 5, 30; 31. 1 Pet 2, 4).

Jésus, ils le sentaient, était la charnière de l’histoire humaine. Il transcendait tout ce qui avait été dit ou fait avant lui. Il était, en tout, le dernier mot, la parole ultime. Il était l’égal de Dieu. Sa parole était parole de Dieu. Son Esprit était Esprit de Dieu. Ses sentiments étaient ceux-là mêmes de Dieu. Ce à quoi il avait tenu, était cela même à quoi Dieu tenait. On ne pouvait concevoir plus haute estime.

Croire en Jésus aujourd’hui c’est donner son accord à cette appréciation, même si nous n’employons pas les mêmes mots, les mêmes concepts ou les mêmes titres. En fait il n’est même pas indispensable de nous servir de l’un ou l'autre titre. Mais, si nous reléguons Jésus et ce qu’il a défendu à la seconde place dans notre échelle de valeurs, déjà nous l’avons renié, lui et son projet. Ce pour quoi Jésus s’est donné est une affaire de vie ou de mort, une affaire d’importance ultime. Ce royaume qu’il entrevoyait on l’accepte ou pas, on ne peut servir deux maîtres. C’est tout ou rien. Lui accorder la seconde place ou se contenter de demi-mesures c’est le réduire à rien. Croire en Jésus c’est croire en sa divinité.

Tout le monde a un Dieu, en ce sens que tout le monde met quelque chose en premier dans sa vie l’argent, le pou. voir, le prestige, soi-même, sa carrière, l’amour, etc. Il y a toujours quelque chose dans notre vie qui fonctionne comme source de nos forces, comme signification de notre existence, quelque chose que nous considérons, au moins implicitement, comme le dynamisme radical de notre être. Si nous estimons que cette priorité, au cœur de notre vie, est une personne transcendante, nous avons un Dieu, avec une lettre majuscule. Si nous définissons cette valeur suprême comme une cause, un idéal, une idéologie, nous avons un dieu, avec une lettre minuscule... De toute façon il y a, dans notre vie, quelque chose qui est divin pour nous. Croire que Jésus est divin, c’est le choisir, lui et ce pourquoi il a combattu, pour Dieu. Renier cela c’est se choisir quelqu’un d’autre pour dieu ou pour Dieu, c’est repousser Jésus et ce pour quoi il a vécu au second rang dans notre échelle des valeurs.

J’ai choisi cette approche du problème, parce qu’elle laisse ouvert au départ le concept de divinité, elle évite l’éternelle erreur qui consiste à plaquer sur la vie et la personnalité de Jésus nos idées préconçues sur Dieu. L’image traditionnelle de Dieu est devenue si difficile à comprendre et si difficile à faire coïncider à l’histoire de la vie de Jésus que beaucoup ne voient plus comment identifier Jésus à ce Dieu. Pour beaucoup de jeunes aujourd’hui, Jésus demeure vivant, mais le Dieu traditionnel est mort.

Par ses paroles, sa pratique, Jésus lui-même a transformé le contenu du mot Dieu. Si nous ne lui permettons pas de changer l’image que nous avons de Dieu, nous ne pourrons pas affirmer qu’il est notre Seigneur et notre Dieu. Le choisir pour Dieu, c’est en faire la source de ce que nous savons de Dieu, c’est refuser de lui surimposer notre propre idée de la divinité.

Ainsi prend sens l’affirmation traditionnelle selon laquelle Jésus est la « Parole de Dieu ». Jésus nous révèle Dieu, ce n’est pas Dieu qui nous révèle Jésus. Dieu n’est pas la parole de Jésus. Notre idée sur Dieu ne peut pas projeter de lumière sur la vie de Jésus. Partir de Dieu pour discuter de Jésus au lieu de découvrir Jésus pour connaître Dieu, c’est mettre la charrue devant les bœufs. C’est ce que, en fait, beaucoup de chrétiens ont essayé de faire. Cela les a généralement conduits à des spéculations sans fin et sans intérêt qui n’ont fait qu’obscurcir le débat et empêcher Jésus de nous révéler Dieu.

Nous ne pouvons rien déduire sur la personnalité de Jésus à partir de ce que nous pensons savoir de Dieu. Nous devons déduire tout ce qui concerne Dieu à partir de ce que nous connaissons de Jésus. Ainsi, lorsque nous disons que Jésus est divin, nous ne voulons pas ajouter autre chose à ce que nous avons pu découvrir de lui jusqu’ici, nous ne voulons rien changer à ce que nous avons dit de lui. Affirmer soudainement que Jésus est divin ne change en rien ce que nous avons compris de lui, cela change notre manière de comprendre Dieu. Nous sommes amenés, non seulement à nous détourner des dieux de l’argent, du pouvoir, du prestige, du « moi », mais aussi de toutes les anciennes représentations d’un Dieu personnel, pour découvrir notre Dieu en Jésus et en ce pour quoi il a vécu.

Cela ne veut pas dire qu’il faille abolir l’Ancien Testament, rejeter le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Cela signifie que si nous acceptons la divinité de Jésus, nous sommes amenés à réinterpréter l’Ancien Testament à partir du point de vue de Jésus, à comprendre le Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob à la manière dont Jésus l’a compris. Nous recevons le Dieu de l’Ancien Testament comme un Dieu qui a changé, qui s’est « repenti » de ses anciens projets pour devenir totalement compatissant envers les humains, envers l’humanité.

Accepter que Jésus soit notre Dieu, c’est accepter pour Dieu celui que Jésus appelait Père. Sa puissance infinie, la puissance de la bonté, de la vérité, de l’amour (la plus grande qu’on puisse trouver en ce monde), on peut la voir, la reconnaître en Jésus, tant dans ce qu’il dit du Père que dans ce qu’il est lui-même, dans le déroulement de sa vie personnelle, dans la toute-puissance de ses convictions. Notre Dieu est à la fois Jésus et le Père. A cause de leur unité essentielle, de leur «exacte ressemblance », lorsque nous adorons l’un, nous adorons l’autre. Ils ne se distinguent que dans la mesure où c’est Jésus qui est visible pour nous, c’est lui seul qui est notre source d’information sur la divinité, lui seul qui est pour nous «  Parole de Dieu ».

Nous avons vu qui était Jésus. Si nous voulons le considérer comme notre Dieu, nous devons en conclure que notre Dieu ne cherche pas à être servi, il désire nous servir, il ne cherche pas le rang le plus élevé ni les honneurs dans la société, mais la place la plus humble sans dignité spéciale ni statut particuliers il ne cherche pas à être craint et obéi, mais désire être connu dans les souffrances des pauvres et des faibles; il ne demeure pas suprêmement détaché, indifférent, il est définitivement engagé dans l’effort de libération de l’humanité, car il a choisi de s’identifier avec tous les hommes dans un esprit de solidarité et de compassion. Si cela n’est pas la véritable image de Dieu, alors Jésus n’est pas Dieu. Si cela est la véritable image de Dieu, alors Dieu est plus authentiquement humain, plus complètement humain qu’aucun homme. Il est ce que Schillebeeckx appelle un Deus humanissimus, un Dieu suprêmement humain.

Quelle que soit la signification des mots humanité et divinité dans le vocabulaire de la philosophie statique des «natures métaphysiques ». dans le vocabulaire religieux de celui qui reconnaît Jésus pour Dieu, l’humain et le divin ont été fondus de telle sorte qu’ils représentent désormais une même valeur religieuse. En ce sens, la divinité de Jésus n’est pas fondamentalement différente de son humanité, quelque chose qu’il faudrait ajouter à son humanité. La divinité de Jésus, c’est la profondeur transcendante de son humanité. Jésus est infiniment plus humain que tout homme, c’est cela que nous mettons en valeur lorsque nous reconnaissons qu’il est divin, lorsque nous le reconnaissons pour Dieu et Seigneur.

Y a-t-il une base objective, historique pour croire que cet homme, en tant qu’homme est divin? Choisir pour son propre Dieu l’argent, le pouvoir..., c’est faire un choix purement subjectif, arbitraire — c’est une forme d’idolâtrie. Choisir Jésus, c’est autre chose, car, dans ce cas, on peut rendre compte de son choix d’une manière raisonnable et convaincante.

Il y a des manières de rendre compte de notre foi en Jésus qui sont désespérément insatisfaisantes. Beaucoup de chrétiens tirent argument du fait que Jésus lui-même s’est présenté comme Dieu, soit explicitement en s’attribuant les titres de la divinité, soit implicitement en parlant et agissant avec l’autorité de Dieu même. Ces affirmations auraient été, dit-on, prouvées ou confirmées par ses miracles et/ou par sa résurrection.

Mais, comme nous l’avons déjà remarqué, Jésus ne s’est pas prévalu des titres ou de l’autorité de Dieu. Il a affirmé connaître la vérité, et la connaître sans avoir besoin de s’appuyer sur une autorité autre que celle de la vérité elle-même. Il a revendiqué, au moins par voie de conséquence, un contact immédiat avec la vérité, ou plutôt que, en lui, la vérité elle-même trouvait son expression. Ainsi, comme nous l’avons vu, son auditoire n’a-t-il pas été amené à lui faire confiance aveuglément, du fait de son autorité, mais à saisir en lui la vérité qu’il était et dont il parlait — cette vérité qu’il n’avait empruntée à personne d’autre. En se laissant enseigner par lui, son auditoire était appelé à accorder sa confiance à la vérité elle-même. Ceux qui se sont laissé convaincre par Jésus, se sont laissé convaincre par la force persuasive de la vérité. Jésus a été, d’une manière unique, en harmonie avec tout ce qui est vrai, avec la vérité de la vie. Sa compassion spontanée pour le peuple a exclu toute forme d’aliénation ou d’artifice. Sa foi spontanée dans la puissance de la bonté et de la vérité a été le signe d’une vie sans mensonge ni illusion. On peut dire qu’il a été envahi par la vérité ou, mieux encore, qu’en lui la vérité s’est faite chair.

Jésus lui-même a dû expérimenter cet état comme celui d’une totale harmonie avec Dieu. Il devait être conscient de partager par sa pensée, ses sentiments, la pensée et les sentiments mêmes de Dieu. Il n’avait donc aucun besoin de se référer, de s’appuyer sur une autre autorité, une autre puissance que celle de sa propre expérience.

Mais comment savoir si cette prétention à la vérité a été une illusion ou pas? Il n’y a pas de preuve scientifique ou historique qui puisse nous déterminer. Comme l’arbre du proverbe, on ne peut l’apprécier qu’à la qualité des fruits. Si les fruits, la parole de Jésus, ses oeuvres, sonnent juste à nos oreilles, alors l’expérience sur laquelle ils reposent ne peut être une illusion.

Pour peu que nous ayons écouté Jésus avec un esprit accueillant, pour peu que nous ayons été convaincus, persuadés par ce qu’il nous dit de la vie, nous savons que sa prétention à connaître la vérité, de première main, n’est pas une vantardise creuse. Pour autant que Jésus a su éveiller en nous la foi en ce pourquoi il a vécu, notre réponse sera celle de la confiance, ce sera de reconnaître en son unique vérité, notre Dieu. En d’autres termes, la foi que Jésus suscite en nous est, tout en même temps, foi en lui et foi en sa divinité.

Cela a été l’expérience des premiers disciples. C’est cela qui a été son impact auprès d’eux. Cette expérience, ils ne l’avaient sans doute pas synthétisée de cette façon, mais après tout il ne s’agit pas d’abord d’une théorie à propos de Jésus et de la divinité. Les mots et les théories seront toujours inadéquats. Car, en dernière analyse, la foi n’est pas une manière de parler ou de penser, elle est une manière de vivre et elle ne peut être correctement articulée que dans une pratique de vie. La reconnaissance de Jésus pour Seigneur et Sauveur n’a de sens que si nous nous efforçons de vivre comme il a vécu afin d’accorder notre vie à ses propres valeurs. Il n’est pas besoin de théoriser à propos de Jésus, il nous faut le reproduire, pour notre temps, dans les circonstances où nous vivons. Il n’a pas lui-même considéré la vérité comme quelque chose à « détenir », à «maintenir », mais comme quelque chose à choisir, à vivre, à expérimenter. De sorte que notre recherche, comme la sienne, est d’abord recherche d’une «ortho-praxis » (une pratique vraie), avant d’être celle d’une « orthodoxie » (une doctrine vraie). Seule une authentique pratique de la foi pourra vérifier l’authenticité de notre foi. Nous pouvons faire référence aux autorités traditionnelles, aux arguments théologiques, mais ce en quoi nous croyons ne pourra devenir vrai, être perçu comme vrai, qu’à travers les résultats concrets que la foi réalise dans le monde, aujourd’hui et demain.

Dans ces conditions, le commencement de la foi en Jésus, c’est l’effort pour lire les signes de notre temps comme Jésus l’a fait de son temps. Il y a des ressemblances mais aussi des différences. Nous ne pouvons nous contenter de redire ce que Jésus a dit. Mais nous pouvons analyser notre temps dans l’esprit où il a analysé le sien. Nous pouvons partir, comme il l’a fait, du sentiment de compassion; compassion pour ces millions d’hommes sous-alimentés, pour tous ceux qui sont humiliés et rejetés, pour ces milliards d’hommes à venir qui souffriront des choix que nous faisons aujourd’hui. Ce ne sera que lorsque, comme le bon Samaritain, nous découvrirons notre humanité commune, que nous commencerons à faire l’expérience de ce que Jésus a vécu. Seuls ceux qui mettent au-dessus de tout la dignité de l’homme en tant qu’homme, sont en accord avec le Dieu qui a créé l’homme à sa propre image et ressemblance, le Dieu qui ne fait « acception de personne » (Ac 10, 34). Comme Paul Verghese de l’Eglise orthodoxe syrienne de Kerala l’a souligné «Ce n’est pas l’évangile du chrétien qui sape l’homme pour exalter Dieu. Car ce serait un Dieu vraiment trop mesquin que celui qui devrait assurer sa gloire au détriment de la gloire de l’homme». La foi en Jésus, sans compassion ni amour pour l’homme ne serait que mensonge (comparer 1 Cor 13, i 2. Jac 2, 14 ; 26). S’identifier à Jésus, c’est s’identifier à tout homme.

Déchiffrer les signes des temps selon l’esprit de Jésus, ce sera reconnaître toutes les forces du mal qui travaillent contre l’homme. Le monde contemporain n’est-il pas encore organisé, gouverné par Satan, par l’ennemi de l’homme? Notre système de société n’est-il pas l’équivalent moderne de ce royaume de Satan? Les puissances du mal ne nous entraînent-elles pas encore vers notre destruction, vers un véritable enfer sur la terre? Nous devons nous efforcer de comprendre les mécanismes de ce mal dans la société d’aujourd’hui. Dans quelle mesure ne nous appuyons-nous pas nous-mêmes sur les valeurs mondaines de l’argent, de la propriété, du prestige, des honneurs, des privilèges, du pouvoir, de la solidarité de groupe, de race, de classe, de parti, de religion ou de nation? Faire de toutes ces choses nos valeurs suprêmes, c’est n’avoir rien en commun avec Jésus.

Croire en Jésus, c’est croire que la bonté peut triompher, triomphera en fait du mal. En dépit du système, de l’ampleur, de la complexité, de l’apparente insolubilité des problèmes aujourd’hui, croire que l’homme peut être et sera en définitive libéré. Toute forme de mal, de péché avec toutes ses conséquences maladie, souffrance, misère, frustration, peur, oppression, injustice, peut être surmontée. La seule force qui puisse le réaliser, c’est la force de la foi. Car la foi, nous l’avons découvert, c’est le pouvoir de la bonté et de la vérité, le pouvoir même de Dieu.

La force qui peut tenir devant le système et empêcher qu’il ne nous détruise existe. Il y a une motivation qui peut remplacer et surpasser la motivation du profit. Il y a un dynamisme capable de mobiliser le monde, de convaincre les possédants de réduire leur train de vie, de nous persuader d’accepter une nouvelle redistribution des biens de ce monde et de sa population. C’est ce feu brûlant qui a guidé Jésus dans sa détermination, c’est celui de la compassion et de la foi. On l’appelle habituellement foi, espérance, amour. Quels que soient les noms qu’on lui donne, il représente la toute-puissance enfin libérée, pleinement divine et « naturelle » de la Vérité, de la bonté, de la beauté.

Cette approche des problèmes de notre temps nous amène à reconnaître dans la catastrophe qui nous menace une chance unique pour que vienne le Royaume. Pour nous, la catastrophe est totale et définitive, elle est l’événement auquel notre époque est tout entière suspendue, elle est notre « eschaton ». Si nous la laissons ébranler le fondement même de nos vies, il se peut que nous nous apercevions que Jésus a éveillé en nous une foi, une espérance qui nous font entrevoir, ici, au milieu de nous, les signes du royaume, qui nous font percevoir notre «eschaton » comme une possible alternative pour la libé